Un «Dubaï» sur la Caspienne

Le complexe résidentiel des Flame Towers, construit près d’une mosquée à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.
Photo: Giuseppe Capace Agence France-Presse Le complexe résidentiel des Flame Towers, construit près d’une mosquée à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.
Pris entre les géants russe et iranien, lassé d’être hors des grands circuits internationaux, l’Azerbaïdjan veut être « sur la mappe ». Le régime utilise le boom pétrolier pour attirer les regards et les investissements du monde entier. Le Devoir a séjourné dans le pays du Caucase du Sud. Premier de deux textes.​
 

Après avoir survolé les plateformes pétrolières de la mer Caspienne, on aperçoit des centaines de puits de pétrole en roulant sur la route qui relie l’aéroport Heydar-Aliyev au centre-ville de Bakou. Une fois arrivé dans la capitale, on discerne encore quelques chevalets de pompage sur la cime des petites collines qui la surplombent. L’Azerbaïdjan carbure au pétrole, qui l’a rendu riche.

 

Les pétrodollars (ou « pétromanats ») ont de toute évidence rejailli sur la ville. Et de façon ostentatoire. Les boutiques Prada, Hermès, Chanel et autres, pratiquement désertes, se suivent le long du boulevard de Bakou, récemment rénové. Le soir, une tour de forage stylisée s’illumine au milieu de la longue promenade qui longe la mer, histoire de rappeler ce qui est au centre de cette nouvelle abondance et de ce qui alimente les ambitions du régime autoritaire du président Ilham Aliev : faire de l’ancienne république soviétique un second « Dubaï », cette fois sur la mer Caspienne.

 

« Le régime cherche clairement à mettre l’Azerbaïdjan sur la mappe. Il mène un lobby énorme à travers le monde pour rehausser le prestige du pays », explique au Devoir Thomas de Waal, spécialiste de ce pays du Caucase du Sud au Carnegie Endowment for International Peace.

 

Le régime ne lésine pas sur les moyens pour attirer les regards, en commençant par accueillir de grands événements internationaux. Le pays s’est largement fait connaître en 2012 en étant l’hôte du très populaire concours de chanson Eurovision. Le régime a construit pour l’occasion le somptueux et moderniste Crystal Hall au prix de 200 millions de dollars, à côté duquel flotte un drapeau national format géant accroché à un mât haut de 40 étages… L’année prochaine, la « terre du feu » accueillera les 15 000 athlètes qui participeront aux premiers Jeux européens, organisés par le Comité olympique d’Europe. Et, après deux échecs, le pays posera sa candidature pour obtenir les Jeux olympiques de 2024. Enfin, toujours dans le monde du sport, le ministère du Tourisme débourse plusieurs millions chaque année afin d’écrire en toutes lettres « Azerbaijan, Land of Fire » sur les maillots des joueurs du club de soccer Atlético de… Madrid.

 

Architecture et démesure

 

D’autres exemples ? Le pays cherche aussi à attirer les regards — littéralement — par l’architecture. Avec un certain succès, d’ailleurs. Avec ses grandes courbes oviformes et sa couleur coquille d’oeuf, le centre Heydar Aliyev, signé par l’architecte anglo-irakienne de renom Zaha Hadid, vient de remporter un prix de design décerné par le gratin mondial de l’architecture. On ne peut manquer non plus les trois Flame Towers, tout en verre, sur lesquelles des flammes dansent lorsque la nuit tombe.

 

Mais le projet immobilier des îles Khazar est sans conteste le plus audacieux. Et de loin. Simulacre des mégadéveloppements de Dubaï, ses 55 îles artificielles en forme de homard baignées par la Caspienne à quelques dizaines de kilomètres au sud de la capitale doivent accueillir d’ici 2022 près d’un million de résidants et touristes (l’agglomération de Bakou compte 2 millions d’habitants). En plus des résidences et de la vingtaine d’hôtels, le complexe comprendra la plus haute tour au monde (1 km), une piste de Formule 1 et un aéroport. Le tout pour la somme respectable de 100 milliards de dollars, soit 30 milliards de plus que le PIB actuel du pays…

 

Déclin pétrolier

 

Lubie ? « L’Azerbaïdjan a présentement les moyens de se lancer dans de tels projets,juge Thomas de Waal. Mais à long terme, rien n’est moins sûr. C’est là que la comparaison avec Dubaï ne tient pas la route. Et c’est là que se trouve le danger : les Émirats arabes unis ont des réserves de pétrole et de gaz pour des décennies encore, tandis qu’il n’est pas impossible que l’Azerbaïdjan n’en ait que pour une décennie seulement. »

 

Après des années de misère au début des années 1990, le petit pays du Caucase du Sud a vu sa croissance caracoler à 10 % dès la fin de la décennie, pour finalement exploser à 26 % en 2005 et à 35 % l’année suivante, le tout grâce à un boom pétrolier qui a porté la production de 200 000 barils par jour à 1 million en 2010. Le tout ou presque embarque dans le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, inauguré en 2005, en route vers la Méditerranée. Mais la production est sur un lent déclin depuis lors et la croissance oscille entre 0 % et 5 %.

 

Le gaz pourrait toutefois venir compenser le déclin pétrolier, du moins en partie, avance M. de Waal. La production a déjà été multipliée par trois depuis 2005 et le gouvernement mise sur le champ gazier Shah Deniz, au milieu de la mer Caspienne, l’un des plus imposants au monde. « Une nouvelle qui ne peut qu’être bien reçue en Europe », estime le chercheur. Les pays européens cherchent en effet des sources d’approvisionnement en gaz ailleurs qu’en Russie, avec qui les relations se détériorent de plus en plus.

 

Realpolitik

 

Bakou compte beaucoup d’alliés en Occident. En fait, comme l’écrivait en 2013 le reporter Peter Savodnik dans le New York Times, peu de gouvernements dans le monde savent manoeuvrer aussi habilement dans les méandres de la géopolitique que celui de Bakou. Le régime parvient ainsi à garder de bonnes relations avec le Kremlin tout en résistant à sa domination. Bien peu d’anciennes républiques soviétiques peuvent en dire autant. Et, bien qu’il soit très majoritairement musulman, il n’hésite pas à acheter des armes à Israël en échange de pétrole — ce qui lui a toutefois valu les remontrances de son voisin iranien qui, comme lui, a une population principalement chiite.

 

Ce pragmatisme politique, le régime le met en avant pour servir son ambition : attirer les regards et les investissements du monde entier.

 

 

Notre collaborateur a séjourné en Azerbaïdjan grâce à l’Alliance des civilisations de l’ONU.

 

 

Le rival arménien

Pour comprendre les motivations de Bakou à rehausser son prestige sur la scène internationale, il faut notamment regarder du côté de l’Arménie, estime Thomas de Waal, chercheur au Carnegie International Endowment for International Peace. « L’Azerbaïdjan perçoit la rivalité avec l’Arménie de façon très aiguë, même s’il est aujourd’hui plus puissant que son voisin sur les plans économique et militaire. Le régime ressent une grande insécurité », dit-il. Après une guerre sanglante entre 1988 et 1994, les deux pays se disputent toujours la région du Haut-Karabagh. Selon M. de Waal, le lobby arménien, très actif à l’étranger, contribue à aiguiser la rivalité du côté de Bakou.
3 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 28 juillet 2014 08 h 47

    Les magnats du pétrole doivent être très contents de ce genre d'article. On dirait le contenu de leurs services de relations publiques et de marketing...

  • Jean-Marc Simard - Abonné 28 juillet 2014 10 h 13

    Beau projet ! Mais...

    Pour rentabiliser ces beaux projets il faut des consommateurs capables en moyens financiers. Mais tant que l'économie mondiale produira plus de pauvreté que de gens riches, tant que le 1% possédant le 3/4 des richesses de la terre continueront sans partage à agrandir leur domaine au détriment du plus grand nombre, ce genre de projet sera voué à l'échec, faute de clientèle...

  • Sylvain Auclair - Abonné 28 juillet 2014 10 h 32

    Ridicule

    Si l'Azerbaïdjan voulait un bon niveau de vie pour longtemps, il lui aurait fallu investir les revenus du pétrole dans des industries locales viables à long terme et en investir une bonne part dans des entreprises étrangères susceptibles de rapporter des dividendes.