Le Kurdistan irakien rêve d’indépendance

Un combattant kurde surveille des barricades de terre érigées par le gouvernement régional kurde afin de marquer les frontières potentielles d'un futur état indépendant.
Photo: Hussein Malla Associated Press Un combattant kurde surveille des barricades de terre érigées par le gouvernement régional kurde afin de marquer les frontières potentielles d'un futur état indépendant.

Alors que l’offensive des djihadistes de l’État islamique (EI, ex-État islamique en Irak et au Levant), qui a proclamé un califat sunnite dans la zone qu’il contrôle, menace l’intégrité de l’Irak, les Kurdes sont tentés par de faire cavalier seul. Le président de la région autonome du Kurdistan irakien (KRG), Massoud Barzani, a pour la première fois évoqué explicitement une partition du pays et une indépendance, à terme, des Kurdes. L’Irak « est effectivement divisé ». « Devons-nous rester dans cette situation tragique ? », a-t-il fait mine de s’interroger dans une interview à la BBC. « Nous allons organiser un référendum au Kurdistan ; nous respecterons et serons tenus par la décision de notre peuple. Nous espérons que d’autres agiront de la sorte », a déclaré M. Barzani, évoquant « une question de mois ».

 

La menace du chaos et de la guerre civile avait déjà eu raison de la crise institutionnelle au Kurdistan. Après neuf mois de négociations engagées à la suite des élections locales de septembre 2013, les principaux partis kurdes de la région autonome se sont mis d’accord sur la formation d’un nouveau gouvernement, dont la composition a été annoncée le 25 juin.

 

Ce cabinet d’union nationale est bâti autour de Nechirvan Barzani, premier ministre sortant et neveu de Massoud Barzani. Tous les partis y sont représentés, y compris le mouvement Goran (Changement), qui obtient le ministère des peshmergas (l’embryon d’armée kurde), et l’Union islamique, pourtant très critique sur la gestion du pouvoir à Erbil. Plus symbolique encore, un vice-premier ministre est nommé. Il s’agit de Qubad Talabani, deuxième fils de Jalal Talabani, le président sortant de l’Irak.

 

Accord difficile

 

Avec ces deux représentants de la nouvelle génération, les deux grandes familles qui dominent la scène kurde irakienne depuis plus d’un demi-siècle, les Barzani et les Talabani, restent donc aux commandes. Mais les rivalités historiques entre les deux courants, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui se partagent la région, ne sont pas enterrées.

 

« C’est une première étape, il nous fallait ce gouvernement pour pouvoir parler d’une seule voix avec Bagdad. Déjà notre entente est meilleure sur des dossiers tels que le pétrole ou les relations avec la Turquie et avec l’Iran », estime Adnan Mufti, membre du bureau politique de l’UPK, le parti de M. Talabani, et ancien président du Parlement kurde. « Cet accord n’était pas facile à obtenir, surtout pour nous qui avons perdu beaucoup de voix aux dernières élections », souligne ce sage de la politique kurde, dans le petit salon feutré de son pavillon, à l’extérieur d’Erbil. « Mais l’UPK, par son histoire et son pouvoir, tient un rôle beaucoup plus important que ses 18 sièges au Parlement régional ne pourraient le laisser penser. »

 

Pour la première fois, le parti du président Talabani est arrivé troisième lors du scrutin, devancé par le PDK de M. Barzani et Goran. Réfractaire, dans un premier temps, à l’idée de participer à un gouvernement dominé par les barzanistes, l’UPK s’est finalement rallié à la majorité. L’incertitude économique qui s’est installée ces derniers mois et la menace djihadiste en Irak ont accéléré le processus. « Il est très important que nous répondions ensemble à la question de l’EIIL. Nous avons besoin d’une réponse forte et d’un réel consensus contre cette organisation terroriste », ajoute M. Mufti.

 

À la faveur des violences qui déchirent l’Irak depuis trois semaines, les Kurdes ont étendu leur influence. Les « territoires disputés » avec le gouvernement central de Bagdad, dont le sort reste en suspens depuis l’adoption de la Constitution irakienne en 2005, ont été « libérés » par les peshmergas, dès le départ de l’armée irakienne. Erbil a clairement annoncé son intention de défendre ces zones à forte population kurde, situées dans les provinces de Ninive, de Kirkouk et de Diyala.

 

« D’une certaine manière, l’EIIL a concrétisé ce que nous voulions depuis dix ans. Nous étions prêts à sacrifier 50 000 hommes pour récupérer ces territoires. Aujourd’hui, nous les contrôlons quasiment sans avoir tiré une seule balle. C’est le rêve des Kurdes qui se concrétise. Le gouvernement irakien doit accepter cette réalité », déclare M. Mufti.

 

Antagonismes

 

Au-delà de cette unité de façade, les antagonismes restent forts entre les zones contrôlées par le PDK, les provinces de Dohouk et d’Erbil, dans l’ouest de la région kurde, et celles sous domination de l’UPK, dans l’est, autour de Souleimaniyé. Si, depuis 2005, les deux anciens rivaux font cause commune aux élections pour l’unité du Kurdistan, en réalité chacun continue de disposer de son propre appareil politique, de ses peshmergas, de ses services de sécurité, etc.

 

L’unification des deux armées, promise depuis 2009, n’a toujours pas été réalisée. Le budget reversé par Bagdad, 17 % du total national selon la Constitution, est divisé entre PDK et UPK, déplore un haut cadre du parti Goran. À Souleimaniyé, les barzanistes sont accusés de ne pas s’engager suffisamment contre les insurgés de l’EI. À Kirkouk et a Khanaqin, les peshmergas de l’UPK, eux, sont en première ligne. Mais d’un autre côté, à Erbil, on reproche aux partisans de M. Talabani une proximité avec l’Iran et donc avec le premier ministre chiite irakien, Nouri al-Maliki.

 

Les deux partis divergent sur les alliances régionales que doivent nouer les Kurdes. « C’est une réalité géographique, toute notre région se trouve le long des frontières iraniennes, note Hamaziad Mawlud, un cadre de l’UPK à Soran. Mais il est vrai qu’il reste beaucoup de différences entre nos deux partis. Nous sommes plus à gauche et engagés sur les droits des femmes et la justice sociale, et pour un gouvernement séculier. Eux sont plus conservateurs. »

 

Le parti de M. Talabani reproche également au clan Barzani sa trop grande proximité avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. « Je ne soutiens pas cela, admet Hamaziad Mawlud. Ankara n’est pas sincère avec les Kurdes. Notre parti défend le Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK, kurde de Turquie et indépendantiste]. »

 

La réconciliation est freinée par « le poids de l’histoire », estime Adnan Mufti. Les traces de la miniguerre civile qui avait opposé les peshmergas au milieu des années 1990 ne sont pas effacées.

1 commentaire
  • André Michaud - Inscrit 3 juillet 2014 10 h 13

    Division

    Il faudra d'abord régler les problèmes de divisions entre clans et familles...si on réussit à passer par dessus les traditions et le culte du passé on aurait des élements pour construire un pays...dont le pétrole $$