L’alliance des faibles

Les insurgés sunnites radicaux de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), mouvement né en Irak, puis combattant en Syrie depuis 2011, font depuis deux semaines des avancées spectaculaires du côté irakien. De quoi changer la donne dans ce pays, mais aussi en Syrie. Bagdad et Damas, qui luttent pour leur survie, tissent d’ailleurs une « alliance des faibles », explique Dyala Hamzah, professeure d’histoire à l’Université de Montréal et chercheure au CERIUM.

 

Comment les avancées des insurgés islamistes en Irak influencent-elles la donne en Syrie ? Cela peut-il affaiblir Bachar al-Assad, en lutte contre ces groupes sunnites radicaux ? Et renforcer les liens déjà plus ou moins clairs entre Assad et le gouvernement irakien ?

 

Le renforcement des liens entre Assad et l’Irakien Nouri al-Maliki est une alliance des faibles, chacun luttant pour sa survie à la tête d’États atomisés sur les plans territorial et institutionnel et de plus en plus perçus comme confessionnels. Si la réputation sectaire chiite de Maliki n’est plus à faire, le très baassiste Assad, à la tête d’un régime en principe laïque, a de plus en plus de mal à se prévaloir d’une légitimité autre que celle que lui confère sa communauté alaouite (secte issue du chiisme).

 

La traditionnelle assise transcommunautaire du régime syrien, entre chrétiens, chiites, alaouites et druzes, a été ébranlée par une déstructuration de l’économie. La fin du traité de libre-échange avec la Turquie et l’ouverture du marché irakien avaient, au début de la crise en 2011, ramené dans le giron du régime cette bourgeoisie industrielle et commerçante pro-Assad, échaudée par une décennie de libéralisation. Désormais, la discontinuité territoriale, à l’intérieur de la Syrie comme sur le « marché irakien », ne garantit même plus au régime la loyauté de cette frange. Quant à la majorité sunnite pauvre, le régime n’a jamais réussi à la regagner, et c’est elle qui nourrit aujourd’hui l’opposition, djihadiste et non djihadiste.

 

Côté irakien, les avancées de l’EIIL ont-elles des chances d’être pérennes ?

 

C’est possible, car ses gains ne sont pas que territoriaux. Ils sont aussi financiers, grâce à une politique de prélèvement fiscal, mais aussi d’extorsion, de rançonnage et de braquage — le plus spectaculaire étant celui de la banque centrale de Mossoul, qui a assuré à l’EIIL 430 millions de dollars en lingots d’or — sans compter les apports d’un réseau partisan, moins étatique que particulier, établi dans les pays du Golfe persique.

 

Rejeton de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, l’EIIL compte à son actif presque une décennie de pratique de terrain, en termes de stratégies insurrectionnelles mais aussi d’administration des territoires et des populations sous sa gouverne.

 

Le scénario syrien, où le territoire est divisé entre les parcelles contrôlées par le gouvernement et celles contrôlées par les insurgés sunnites, a-t-il des chances de se reproduire en Irak sur le long terme ?

 

C’est bien sûr l’objectif autoproclamé de l’EIIL, qui procède par dislocation progressive de l’État-nation, puis de la jonction de micro-États. La prise des régions irakiennes mitoyennes d’Anbar et de Ninive en est une illustration spectaculaire.

 

La destruction du mur de sable frontalier entre la Syrie et l’Irak, la semaine dernière, fut médiatisée par Twitter comme la « fin » du tracé frontalier post-ottoman imaginé par les accords secrets franco-britanniques de 1916. Si la conquête de Mossoul semble ironiquement reconduire la « Zone A » de ces accords, la prise lundi des postes-frontières syro-jordanien d’al-Walid et jordano-irakien de Tarbil confirme une volonté de faire imploser l’ancien cadre mandataire issu de la Conférence de San Remo (1920).

 

L’attrait panislamique se heurte pourtant à des loyautés encore nationales : le Hezbollah libanais, soutien du régime syrien et allié de l’Iran, reste un acteur libanais, tandis que les succès fulgurants de l’EIIL en Irak poussent actuellement des milliers d’Irakiens, jusque-là impliqués sur le terrain syrien, à retourner chez eux.

 

Comme en Syrie, la distribution ethnique et confessionnelle en Irak est devenue largement territoriale, mais les grandes agglomérations et certaines « poches », zones montagneuses ou ceintures urbaines, continuent de faire exception à cette règle.

 

Comme en Syrie, l’EIIL en Irak fait main basse sur les ressources pétrolières, à cela près qu’il est difficile de croire que l’armée irakienne, aidée par les Kurdes, laisse prendre Kirkouk sans ciller.

 

Le « scénario syrien » reste volatile, car toujours susceptible de retournements à la faveur des repositionnements des puissances impliquées dans le conflit — États-Unis, Russie, Iran, Qatar et Arabie saoudite.

 

La conclusion d’un accord entre Téhéran et Washington sur le nucléaire iranien pourrait-elle être assortie de conditions relatives au soutien iranien à Damas ? La déclaration du président iranien, Hassan Rohani, en faveur d’une coopération irano-américaine sur l’EIIL le laisserait penser. Ira-t-on jusqu’à assister à l’impensable : l’assentiment syrien tacite à des frappes américaines, soutenues par l’Iran et Israël, contre la progression de l’EIIL en Syrie et en Irak ? Le sauvetage américain d’Assad par défaut ? Voilà des questions à surveiller.