La Syrie, 40 ans en arrière

À Alep, ville détruite par les combats, seul un enfant sur dix va toujours à l’école.
Photo: Agence France-Presse (photo) Baraa al-Halabi À Alep, ville détruite par les combats, seul un enfant sur dix va toujours à l’école.

Les trois quarts des Syriens vivent dans la pauvreté, et plus de la moitié dans l’« extrême pauvreté ». C’est que nous apprend un nouveau rapport de l’Organisation des Nations unies sur les conséquences économiques et sociales d’un conflit qui a fait en trois ans plus de 150 000 morts et des millions de réfugiés.

 

C’est comme si cet important pays du Proche-Orient avait reculé de 40 ans pendant cette courte période. Fait particulièrement inquiétant, cette situation épouvantable, parce qu’elle est propice à la création de trafics de toutes sortes, tend à perpétuer le conflit, concluent le Programme des Nations unies pour le développement et ses deux partenaires dans cette enquête, l’Office de secours et de travaux pour les réfugiés (UNRWA) et le Centre syrien de recherche politique.

 

Un taux de chômage à 53,4 %

 

Depuis le début des hostilités en mars 2011, quelque 2,67 millions d’individus ont perdu leur emploi ou leur gagne-pain, ce qui prive de ressources financières dignes de ce nom plus de 11 millions de personnes à charge.

 

Le chômage est monté en flèche, passant de 10,3 % en 2011 à 54,3 % au dernier trimestre de 2013. Il touche actuellement 3,39 millions de personnes. Dans un gouvernorat du nord-est, le taux atteint 65 %.

 

Ce sont presque tous les secteurs de l’économie qui se sont contractés, la principale exception étant celui des dépenses militaires, qui sont passées de 1,7 % du PIB en 2011 à 15,9 % en 2013.

 

Ajoutons à cela une inflation qui avoisine les 178 % depuis 2011 et on a une idée des conditions précaires dans lesquelles vivent aujourd’hui la majorité des quelque 22 millions de Syriens. Les prix d’aliments aussi courants que le yaourt, le fromage et les oeufs ont augmenté de 360 %, celui du chauffage, de 300 %.

 

« Les chiffres sont stupéfiants. L’impact sur une organisation de développement humain comme l’UNRWA est immense et tragique », a déclaré Rabie Nasser, chercheur au Centre syrien de recherche politique, qui calcule que le conflit a coûté à la Syrie 143,8 milliards entre son début en mars 2011 et la fin de l’année 2013. Cette somme équivaut à 276 % du PIB du pays en 2010.

 

« L’impact social et les conséquences sur les personnes sont incalculables »,a commenté Chris Gunness, porte-parole de l’UNRWA.

 

45% des hôpitaux fermés

 

Aujourd’hui, plus de la moitié des enfants d’âge scolaire sont empêchés d’aller à l’école. Dans certaines localités comme Alep (la principale ville du pays, avec près de deux millions d’habitants avant le conflit), ce sont neuf enfants sur dix qui sont ainsi privés d’instruction. À la fin de 2013, 4000 écoles étaient hors service, soit parce qu’elles avaient été détruites ou endommagées, soit parce qu’elles servaient à héberger des personnes déplacées par le conflit.

 

D’autre part, 61 des 91 hôpitaux publics syriens ont été endommagés, et 45 % d’entre eux ont dû fermer leurs portes. Le réseau de santé a souffert aussi bien d’attaques armées que du départ de nombreux professionnels et de pénuries de médicaments ou de matériel.

 

L’appauvrissement de la population est observé dans l’ensemble du pays, quoique de façon plus forte dans certaines régions, dont les gouvernorats d’Idlib, de Hassaka, de Deir Ezzor, de Raqqa, ainsi que dans la partie rurale du gouvernorat de Damas.

 

Contraction historique

 

« La contraction de l’économie syrienne est une des pires que le monde ait connues depuis les années 1960 », peut-on lire dans le rapport.

 

La dette syrienne a augmenté considérablement ces dernières années, pour atteindre 126 % du PIB, notamment parce que le régime doit importer du pétrole et des denrées de base. L’Iran est un important créancier.

 

Jusqu’ici, on avait une bonne idée de la catastrophe humanitaire en Syrie en ce qui a trait au nombre de morts (150 000 selon les ONG, les Nations unies ayant cessé d’actualiser leur décompte en janvier) et de personnes déplacées (6,5 millions, dont 4,25 millions à l’intérieur des frontières). Le présent rapport onusien chiffre pour la première fois le coût socio-économique du conflit.

 

« Désindustrialisation massive, fermetures d’entreprises, fuite des capitaux, pillage et destructions » : selon les auteurs de l’étude, le développement humain en Syrie a « régressé de plus de quatre décennies » depuis le début du conflit.

 

La détérioration des revenus, des niveaux d’éducation et des conditions sanitaires a fait passer la Syrie du groupe des pays dont l’indice de développement humain se situent près de la moyenne au groupe qui affiche des indices « bas ».

 

« Le conflit armé[…] a infligé des dommages socio-économiques de toutes sortes dans tous les aspects de la vie des gens, de leurs moyens de subsistance et de leur habitat ; peu de ménages syriens ont pu y échapper », écrivent les auteurs du rapport.

 

Sur le terrain, jeudi, l’armée syrienne a de nouveau largué des barils d’explosifs sur des quartiers rebelles à Alep, tuant environ 70 civils, dont une quinzaine d’enfants, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme.

 

Le haut-commissaire aux réfugiés des Nations unies, António Guterres, a demandé au Canada d’accueillir un plus grand nombre de réfugiés.

11 commentaires
  • François Ricard - Inscrit 30 mai 2014 07 h 28

    L'Occident contre l'Iran

    L'Occident, avec comme complices les sunnites de l'Arabie saoudite, font la guerre à lIran chiite par pays interposé: la Syrie.
    Comme avec ben Laden, l'Occident (les USA) s'allie aux jihadistes et aux rebelles.
    Le président Hollande a explicitement déclaré, dès le sommet du G20 de juin 2012, qu’il convenait de reconnaître la rébellion armée djihadiste comme seule représentative de la légitimité syrienne. Des centaines et des centaines de jihadistes d'Europe et d'Amérique joignent les rebelles de Syrie. Ces jihadistes, terroristes expérimentés, une fois cette guerre terminée, reviendront dans leur pays d'origine. Avec quelles conséquences?

  • Lise Bélanger - Abonnée 30 mai 2014 07 h 29

    Ce n'est pas en acceptant de plus en plus de réfugiés de ces nombreux pays en guerre que l'on va aider leur population.

    Oui, j'espère aider ces gens mais pas au prix de la déstabilisation de l'Occident tel que l'on commence à la vivre par un flux migratoire excessif.

    La solution n'est pas dans l'immigration, dans l'acceptation de plus de réfugiés, bien au contraire.

    La solution est politique et devra se faire sur place dans ces pays, avec notre aide si possible.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 30 mai 2014 10 h 31

      Les Syriens de ce que j'en sais ne viennent pas se réfugier en occident, mais dans les pays voisins, principalement au Liban, mais aussi tel que c'est écrit dans l'article "(6,5 millions (de réfugiés) dont 4,25 millions à l’intérieur des frontières) , autrement dit en Syrie même.

      Vous écrivez la solution est politique. Faites moi rire! si elle était politique ça serait déjà réglé presque 4 ans plus tard, Ce genre de dictateur ne démissionnera jamais, ne fera jamais d'entente qu'il ne respecterait pas de toute façon.

      Ben oui on est en train de se déstabiliser. Ce qu'on est frileux!

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 30 mai 2014 07 h 33

    Le fond d'un baril sans fond...

    Il me semble avoir lu ou entendu quelque part que le pape François ou quelqu'un d'autre parlait du conflit en Syrie, ou une autre expression du genre, comme quoi il y aurait deux parties qui s'affrontent et que des négotiation seraient possibles un jour.

    Or c'est beaucoup plus... comment dire? Beaucoup plus simple et fatal que ça, et comment intervenir sinon militairement parlant? - ce que personne ne veut faire. Il s'agit d'un dictateur, de son armée et de fonctionnaires peut-être, jouissant de l'appui d'un dictateur élu, et de l'autre côté d'une bonne partie du peuple et d'une poignée d'intégristes peut-être, le tout appuyé des babines et de quelques enquêtes inutiles. A t-on jamais vu un dictateur négocier, pour vrai?

    Comme c'est parti là un jour Assad reignera de nouveau, mais sur les débris humains, moraux, physiques et financiers d'un pays nommé Syrie. Un pays exangue alors que le dictateur et sa famille comme toujours rouleront toujours sur l'or... Les débris du printemps arabe et... les bas fonds de l'humanité.

    • François Ricard - Inscrit 30 mai 2014 08 h 16

      En notre système de parlementarisme la britannique caduc, nous élisons un dictateur pour un terme donné. Il n'en demeure pas moins que le premier ministre, en tant que législateur et exécuteur, est un véritable dictateur. Alors le peuple, ici, serait-il en droit de se rebeller en recourant aux armes?
      La démocratie naît suite à un apprentissage et non suite à une imposition. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe en Irak et en Afghanistan.
      Et puis, si cette dictature était tellement perverse,pourquoi celles du Qatar, de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes ne le sont-elles pas ? Les alliés de l'Occident.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 30 mai 2014 13 h 11

    Y a dictateur et dictateur...

    Encore une fois il me semble, mais je peux confondre, que vous charriez entre autres de par les généralisations.

    À la limite, un premier ministre majoritaire peut ressembler à cela (Harper tout particulièrement) en ce sens qu'il en a pour 4 ans, ici, à mener sa barque, mais les dictateurs contrôlent tout et pas seulement la politique, c'est à dire les médias, la police et l'armée et parfois une opposition factice, et n'onr aucune instance tampon comme un sénat ou la cour sûorème, et j'en passe et j'en passe. Ici, ceux que vous affirmez être des dictateurs ne contrôlent même pas l'opposition. Je m'excuse mais on dirait que vous vivez sur une autre planète ou écrivez pour écrire.

    Simplification "La démocratie naît suite à un apprentissage et non suite à une imposition." En Italie, après l'assinat du Duce, ce fut un apprentissage, mais qui a tout de même passé par la révolte et la violence. Après un dictature... et je ne sais même pas pourquoi je vous réponds et pourquoi vous vous désâmer à définir ce qu'est une démocratie, comment ça arrive, ni pourquoi certains voudrait y accéder, puique ça n'existe pas... Àprès la dictature l'apprentissage peut-être aussi brutal, turbulent ou même absent et j'en passe, et on peu même y revenir ou aller+ ou - en enfer...

    Je ne crois pas qu'il y a de recette pour accéder à la démocratie et pas davantage que cela se fait aussi sagement que vous le prétendez ni avant ni pendant ni après.

    • Brian Monast - Abonné 30 mai 2014 18 h 01

      @ Ricard et Massicotte. On peut introduire les nuances voulues dans la réflexion de F. Ricard. Ça ne fera pas de tort. Mais monsieur Ricard soulève tout de même deux points qui peuvent nous laisser songeurs. 1) Être dictateur absolu, cela semble se passer drôlement mieux quand on est du côté de l’ "Occident". A-t-il tort? 2) La démocratie s’intègre suite à un long apprentissage. Un/e politicologue pourrait peut-être nous en dire quelque chose. Pour ma part, je ne demande pas si Monsieur Ricard à raison à ce sujet. Je crois plutôt, tout simplement, qu’il a très raison. Ici, nous nous ne nous rendons pas compte que nous avons déjà des *siècles* d’expérience collective d’accumuler. On ne se rend pas compte à quel point ça compte, à quel point ça joue. Puis, si ça s’apprend, je crains aussi que ça s’oublie.

    • Brian Monast - Abonné 30 mai 2014 18 h 01

      @ Ricard et Massicotte. On peut introduire les nuances voulues dans la réflexion de F. Ricard. Ça ne fera pas de tort. Mais monsieur Ricard soulève tout de même deux points qui peuvent nous laisser songeurs. 1) Être dictateur absolu, cela semble se passer drôlement mieux quand on est du côté de l’ "Occident". A-t-il tort? 2) La démocratie s’intègre suite à un long apprentissage. Un/e politicologue pourrait peut-être nous en dire quelque chose. Pour ma part, je ne demande pas si Monsieur Ricard à raison à ce sujet. Je crois plutôt, tout simplement, qu’il a très raison. Ici, nous nous ne nous rendons pas compte que nous avons déjà des *siècles* d’expérience collective d’accumuler. On ne se rend pas compte à quel point ça compte, à quel point ça joue. Puis, si ça s’apprend, je crains aussi que ça s’oublie.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 30 mai 2014 13 h 15

    Postscriptum à mon dernier commentaire

    Et les dictateurs ne le sont pas en tant que législateurs et exécuteurs, ils le sont tout court, en tout, le légal et l'illégal, à l'interne et à l'externe.

    • François Ricard - Inscrit 30 mai 2014 19 h 06

      La Tunisie moderne est l'oeuvre de Bourguiba. Et Ben Ali a quand continué sur sa lancée.
      Ataturk, père de la Turquie moderne, président d'un parti unique.
      Et la "démocratie" que nous avons est fort primaire. Le débat se réduit au parlement et le parlement se réduit à voter tous les quatre ans. Le CH soulève beaucoup plus de passion et de débats.