L'Afghanistan, quel bilan?

Après douze ans de présence, l'armée canadienne quitte définitivement l'Afghanistan cette semaine. Un peu plus de 40 000 soldats canadiens y ont servi, 158 d'entre eux n'en sont jamais revenus.
Photo: Agence France-Presse (photo) Shah Marai Après douze ans de présence, l'armée canadienne quitte définitivement l'Afghanistan cette semaine. Un peu plus de 40 000 soldats canadiens y ont servi, 158 d'entre eux n'en sont jamais revenus.
Ottawa — Un peu plus de 40 000 soldats canadiens ont servi en Afghanistan, 158 d’entre eux n’en sont jamais revenus. Et cette semaine, les quelques dizaines qui y étaient encore rentrent à la maison une bonne fois pour toutes, laissant derrière eux un pays encore parmi les plus pauvres de la planète malgré les centaines de milliards de dollars que la communauté internationale y a consacrés. Ces 12 années d’engagement ont-elles valu la peine ? Si beaucoup d’intervenants saluent les avancées enregistrées, d’autres doutent de la pérennité de celles-ci.

En novembre 2001, dans la foulée des attentats terroristes new-yorkais, le Canada jongle avec l’idée d’envoyer des troupes en Afghanistan pour en déloger al-Qaïda. Le premier ministre Jean Chrétien annonce alors que l’objectif des troupes « sera de s’assurer que l’aide humanitaire se rend aux populations dans le besoin. Les troupes seront là pour aider à ce que ce travail se fasse. Bien sûr, nous ne voulons pas être pris dans de gros combats là-bas. Nous voulons apporter la paix et le bonheur, autant que possible ». Les « gros combats », les soldats canadiens y prendront finalement part à partir de 2005, quand Paul Martin accepte de les envoyer dans la région de Kandahar, où les talibans sont bien actifs. Depuis l’été 2011, les soldats canadiens se consacraient à la formation des troupes locales.

Les chiffres sur l’état de l’Afghanistan que ces soldats laissent aujourd’hui derrière eux racontent une histoire plutôt désolante. Selon l’indice de développement humain, le pays se plaçait au 169e rang mondial en 1996, année où les talibans ont pris le contrôle de Kaboul et instauré l’Émirat islamique d’Afghanistan. En 2009, le pays avait glissé au 181e rang, pour remonter au 175e en 2012. L’espérance de vie stagne encore autour de 45 ans. Le taux d’alphabétisation n’était toujours que de 28 % en 2009.

Des avancées pour les femmes

Tous s’entendent cependant pour dire qu’il est impossible de résumer l’Afghanistan à une poignée de chiffres. La situation des femmes, notamment, s’y est grandement améliorée. Sous le régime taliban, elles ont été empêchées d’étudier, de travailler et même de recevoir des soins. Elles ont été confinées à leur burqa. Rire leur était interdit sur la place publique. Elles pouvaient être battues si leurs chevilles étaient visibles, lapidées si elles avaient des relations sexuelles hors mariage.

Voilà pourquoi Sima Samar ne peut que saluer le chemin parcouru. Elle préside la Commission indépendante des droits de la personne d’Afghanistan et a été ministre du Statut de la femme de 2001 à 2003. « Je pense que les choses vont beaucoup mieux », dit-elle au Devoir. En janvier, elle a pourtant signé le rapport annuel de la Commission indiquant que la violence envers les femmes avait augmenté de 25 % en 2013. « La brutalité des cas est vraiment atroce, avait-elle dit. Couper le nez, les lèvres, les oreilles. Violer publiquement. Viol de masse. C’est contre la dignité humaine. » Alors comment peut-elle dire que les choses s’améliorent ?

« Ce n’est pas qu’il y a plus de violence. C’est que les gens sont plus au courant de leurs droits. Les gens en sont plus conscients et en parlent davantage, explique-t-elle. Dans un pays comme l’Afghanistan où personne ne parlait de la violence faite aux femmes, maintenant, c’est un sujet de discussion, de franche discussion. » Il est là, le progrès, selon elle. Et que pense-t-elle du fait que le retour de la lapidation a été évoqué par les législateurs afghans cet automne ?

« Non, ça ne reviendra pas », assure-t-elle. L’Afghanistan est en processus d’uniformisation de son code pénal — une chose positive en soi, insiste-t-elle. « Certaines idées conservatrices ont alors été évoquées, et tout de suite les médias se sont emparés de cette histoire. Mais il y a beaucoup d’opposition à ça. […] Il faut que vous sachiez que je ne suis pas contente de la façon dont l’Afghanistan est présenté dans les médias. »

Dans le camp de ceux qui reprochent aux médias leur couverture réductrice de l’Afghanistan se trouve Yann-Cédric Quero, un consultant pour le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) qui a passé plus de sept mois là-bas. Il déplore que l’ouverture d’écoles là-bas ne fasse même pas l’objet d’un entrefilet alors que la mort récente de deux comptables tapisse la une des journaux.

« Que ça va mieux est une évidence,dit-il. On coupait les mains et les pieds au stade ! » Pour lui, l’intervention internationale a permis des transferts de connaissances entre des consultants comme lui et des ONG locales qui, pour des raisons de sécurité, le remplacent sur le terrain. « En passant par des relais afghans, on développe la compétence technique de nos partenaires. »

Une affaire d’écoles…

De l’avis de tous, l’optimisme est particulièrement de mise en éducation. En 2001, un million de petits Afghans fréquentaient l’école, dont seulement 0,5 % était des filles. En 2013, ils étaient 8 millions sur les bancs d’école, dont 24 % de filles, pour un taux global de fréquentation de 60 %.

En plus de construire des écoles, la communauté internationale intervient pour améliorer l’accès à l’éducation et sa qualité. Le Basic Education for Afghanistan Consortium (BEACON) instaure dans des endroits très reculés et isolés une offre éducative qui n’est pas disponible autrement « à cause de la distance, du manque d’infrastructures de transport ou des restrictions culturelles », explique William Schmitt, le directeur pour l’Afghanistan du Catholic Relief Services (CRS), une ONG américaine. Lui-même est établi de manière permanente à Kaboul. « On ne construit pas d’écoles. Nous travaillons avec la communauté pour établir un comité de gestion de l’éducation, nous consultons les citoyens pour désigner la personne en qui ils ont confiance pour être le professeur. »

À l’autre extrémité de ce spectre, Tim Goddard, de l’ONG Entraide universitaire mondiale du Canada, aide les instances gouvernementales afghanes à uniformiser le curriculum et à professionnaliser le métier d’enseignant. « En 2001, raconte M. Goddard, il y avait quatre collèges de formation comptant 50 professeurs et 450 étudiants. En 2012, nous avions 42 collèges de formation, 1700 professeurs et 56 000 étudiants, dont 40 % étaient des femmes. »

Les deux travailleurs humanitaires disent ressentir l’optimisme chez les Afghans qu’ils côtoient. « À Kaboul, je vois maintenant des buissons de roses qui bordent les routes, des hommes en par-dessus orange qui ramassent les ordures », illustre M. Goddard.

… et d’argent

L’ancien journaliste Graeme Smith, aujourd’hui consultant pour l’International Crisis Group basé en permanence à Kaboul, estime au contraire que la situation s’est dégradée sur le plan sécuritaire. Il le raconte dans son livre The Dogs Are Eating Them Now.

« En 2005, je pouvais conduire de Kaboul à Kandahar. En 2006, je devais faire la route par autobus. Maintenant, il est impossible pour un étranger de prendre cette route et même pour les Afghans, c’est dangereux », dit-il. Il craint que l’État afghan ne soit pas encore assez solide pour endiguer les forces déstabilisatrices lorsque la communauté internationale aura quitté le pays.

Plusieurs prédisent que le retrait des forces internationales, qui ont généré une économie de guerre, fera exploser le chômage. Et la confiance n’est pas encore au rendez-vous. M. Quero résume la situation avec une anecdote. « Je monte dans l’avion Kaboul-Dubaï et je suis assis à côté de trois ou quatre personnes qui vous montrent des liasses de billets américains pour aller investir à Dubaï. Ils ne sont pas fous ! On évalue que 40 % des fonds internationaux retourneraient en Occident en investissements immobiliers. C’est de l’argent qui ne profite pas à l’économie locale. »
8 commentaires
  • Carole Jean - Inscrite 15 mars 2014 03 h 53

    La mission militaire canadienne en Afghanistan : une autre bourde majeure signée Stephen Harper !


    Il faut regretter amèrement que 158 jeunes Canadiens soient allés se faire tuer en Afghanistan pour presque rien. En fait, ce fut principalement pour satisfaire les visées d’empire d’un politicien nommé Stephen Harper.

    C’est ce qui arrive quand porte au pouvoir des politiciens de petite valeur et de petit jugement. Certains paient de leur vie les erreurs de ceux-ci. Il ne nous reste qu’à offrir nos condoléances aux familles éprouvées.

    • Gilbert Talbot - Abonné 15 mars 2014 10 h 24

      Il ne faut pas oublier ni Jean Chr.tien, ni Paul Martin dans votre blâme. C'est le parti libéral de Jean Chrétien qui a envoyé nos soldats en Afghanistan, plutôt qu'en Irak. Et c'est Paul Martin qui a décidé de les envoyer à Kandahar. Et c'est Stephen Harper, avec approbation de la Chambre des Communes qui a réorienté la mission canadienne vers la formation des soldats afghans et qui maintnenant met un terme à la mission.
      L'article parle des succès mitigés en Afghanistan, mais pas du tout de l'effet de cette guerre au Canada même. Le coût en perte humaine, le traumatisme causé chez les soldats même, le coût financier et politique payés montre bien que cette guerre a été néfaste à tout point de vue pour le Canada et son armée.

  • André Michaud - Inscrit 15 mars 2014 09 h 25

    Bravo

    Bravo à nos militaires, dont plusieurs jeunes qui ont quitté le confort du Canada pour risquer leur vie en Afghanistan. Saluons tous ceux qui y ont laissé leur vie à combattre le barbarisme taliban.

    Bravo pour leurs routes, écoles pour filles, et autres infrastructures. Il ont obligé les aghans à enfin se questionner sur la façon dont ils traitent les femmes, et ont ouvert la voie à la démocratie. Maisd il reste tellement à faire !

    Espérons que les talibans ne reviendront pas tout détruire et se venger des femmes ayant osé étudier!!

    • Christian Fleitz - Inscrit 16 mars 2014 09 h 09

      On se console comme on peut. Quelque soient les efforts consentis, les sacrifices constatés des soldats, les conditions ne sont pas réunies pour assurer la pérennité de la paix, du fait d'une stratégie défensive et non offensive. Si l'on veut détruire un ennemi offensif, on ne se contente pas de riposter à ses agressions.
      Enfin, il est vrai qu'en dehors de leur logique tarée, la ''barbarie'' des talibans est pour nous avérée. Pour le barbarisme, la gravité est du ressort du dictionnaire.

  • Martin Pelletier - Inscrit 15 mars 2014 10 h 49

    Mourir pour Kandahar

    Une trentaine de Québécois sont morts pour rien en Afghanistan. Sans parler des suicides post-traumatiques.Sans parler des milliards qu'a couté cette guerre inutile

    Pourquoi que Mme Marois ne souligne pas que ces gens seraient vivant et qu'on aurait épargné des milliards si le Québec avait voté OUI en 1995?

  • Christian Fleitz - Inscrit 15 mars 2014 11 h 08

    Respect, mais hélas....

    « La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ».
    La fameuse citation de Clausewitz, ce célèbre théoricien prussien de la guerre du XIXème siècle, dans son ouvrage ‘’De la guerre’’ est toujours à l’ordre du jour. Faire la guerre est quelque chose de grave qui doit permettre d’espérer une véritable victoire et pour cela qui doit être sous tendue par des principes forts.
    En Afghanistan, comme en Irak ou au Viêt-Nam par le passé, la stratégie états-unienne a montré ses incapacités. On ne peut pas vouloir soutenir l’émergence démocratique, en tolérant des comportements illicites et en s’alliant avec des parties de trafiquants et de féodaux mafieux. Au Vietnam, la dérive morale tolérée par l’armée américaine s’est traduit la défaite de celle-ci en rase campagne et l’invasion du sud du pays par le nord.
    En Irak, à son départ de l’Irak, l’armée américaine a laissé un pays dévasté, en état de guerre confessionnelle.
    L’intervention en Afghanistan n’a pas permis de supprimer la culture essentielle du pavot et, a contrario, le développement d’une activité économique suffisante pour créer des conditions destructrices de l’influence des talibans. L’instauration d’une féodalité vénale qui s’est instaurée à l’ombre de l’allié américain et une stratégie militaire insuffisamment agressive n’a pas permis d’éloigner la menace intégristes : le départ prochain des dernières troupes de l’OTAN va permettre de constater la réalité de la situation sécuritaire. Il est à craindre que constat soit calamiteux pour les participants occidentaux à ce vaste gaspillage dont le Canada. Voilà ce qui arrive quand les ‘’politiques’’ adhèrent à des alliances qui vont à l’encontre de principe moraux et d’efficacité. Le résultat : des victimes inutiles et le gout amer de la défaite pour les soldats qui ont fait de leur mieux pour remplir une mission malheureusement trop mal positionnée pour assurer une victoire. Il n'empêche que les militaires engagés sont à respecter.

  • Georges LeSueur - Inscrit 16 mars 2014 12 h 07

    Bilan

    S'être engagé volontairement dans ce guêpier est une erreur... causée par l'émotion engendrée par les évènement du 11 sept. 2001.
    Bien sûr, les militaires de carrière sont portés à justifier leur action. Surtout pour ceux qui reviennent d'Afghanistan en bonne condition physique et mentale avec la médaille du "héros"... et un pécule intéressant, cela se comprend !
    Une vision objective et franche en donnerait une autre image.
    Interrogez ceux qui reviennent traumatisés ou handicapés, et ont un avenir diminué !
    L'Afghanistan mettra bien moins de temps à redevenir lui-même que celui qu'on a passé à essayer de le changer. Les pertes de vies et les investissements n'ont servi à rien ! Dire le contraire est mensonge.