Un «faucon» israélien s'envole

Le vice-président américain, Joe Biden, à la cérémonie officielle organisée en ce lundi matin à la Knesset, à Jérusalem.
Photo: Sebastian Scheiner - Associated Press Le vice-président américain, Joe Biden, à la cérémonie officielle organisée en ce lundi matin à la Knesset, à Jérusalem.
Les Israéliens font leurs adieux lundi à l’ancien premier ministre Ariel Sharon, décédé samedi à l’âge de 85 ans. Depuis janvier 2006, il était soigné à l’hôpital de Tel HaShomer, près de Tel-Aviv, où il était maintenu dans la coma après avoir subi une sévère hémorragie cérébrale. « Mon père est parti quand il l’a décidé », a mentionné l’un de ses fils, Gilad, lors de l’annonce de la nouvelle.

Une cérémonie officielle était organisée, en ce lundi matin, à la Knesset, à Jérusalem, où de nombreux dignitaires étaient attendus, dont le vice-président américain, Joe Biden, l’ancien premier ministre britannique Tony Blair et le ministre canadien de la Citoyenneté et de l’Immigration, Chris Alexander. En après-midi, des funérailles militaires seront célébrées au ranch de la famille Sharon, situé non loin de la bande de Gaza. Ses deux fils et l’ancien général chef d’état-major Benny Gantz lui rendront un dernier hommage en toute intimité.

Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, a déclaré qu’Ariel Sharon vivrait « à jamais dans le cœur de la nation ». « L’État d’Israël s’incline devant la disparition de l’ancien premier ministre », a-t-il déclaré. Mais la longue agonie d’Ariel Sharon aura estompé quelque peu le souvenir de ce colosse de la politique israélienne. Pour les Israéliens, Ariel Sharon restera marquant pour leur avoir promis « la paix dans la sécurité » et fait des gestes qui ont parfois surpris, et même choqué certains d’entre eux. Pour les Palestiniens et dans le monde arabe, il demeure un homme détesté, un « faucon » associé à leurs souffrances. Ce personnage à la fois fort et controversé avait influé, pour le meilleur ou pour le pire, sur le « processus de paix » israélo-palestinien, qui fait du surplace depuis plusieurs années.

Sa carrière politique et militaire

Ariel Sharon a dirigé le gouvernement israélien pendant cinq ans, soit de mars 2001 à avril 2006 : il s’agit d’un long règne, au regard de l’instabilité politique chronique dans son pays, qui expliquait en partie le désarroi de l’opinion publique et de la communauté internationale quand la maladie l’a forcée à quitter ses fonctions. Une bonne partie des Israéliens s’étaient ralliés à la stratégie de l’ancien général, qui avait décrété six mois plus tôt le retrait unilatéral de l’enclave de Gaza. Ce geste restera sans aucun doute son fait d’armes politique le plus marquant. M. Sharon n’a pas seulement imposé à la droite, dont il était issu, un retrait proposé tout d’abord par la gauche. Il a aussi affaibli le mouvement de la colonisation, dont il fut à une époque le meilleur allié.

Cette avancée vers un règlement du conflit israélo-palestinien était-elle un premier pas vers d’autres retraits en Cisjordanie ou bien une concession tactique destinée à habiller un redécoupage conforme aux seuls intérêts israéliens du plus grand des deux territoires palestiniens?

Le nouveau mandat auquel il paraissait promis aux élections anticipées du 28 mars 2006 aurait permis de lever les interrogations alimentées par les autres aspects de son bilan.

Le premier ministre a été victime de ce grave accident de santé alors qu’il venait de modifier du tout au tout la donne politique israélienne en créant une nouvelle formation de centre droit, Kadima (En avant) et en claquant la porte de son parti, le Likoud (droite), qu’il avait contribué à fonder.

Kadima remporte les élections de mars 2006 sous la direction d’Éhoud Olmert. En 2009, il obtient de nouveau une pluralité des sièges, mais renonce au pouvoir en raison du jeu des alliances.
C’est le Likoud qui retourne aux commandes avec, à sa tête, Benjamin Nétanyahou, qui avait déjà été premier ministre de 1996 à 1999, et qui le demeure à ce jour.

Une attaque cérébrale

L’état de santé d’Ariel Sharon avait commencé à se dégrader le 18 décembre 2005, alors qu’il avait été victime d’une première attaque cérébrale, jugée légère, causée par un caillot de sang venant du cœur. Au cours du traitement, les médecins avaient découvert la présence d’un petit trou dans le cœur d’Ariel Sharon, une malformation de naissance à laquelle ils envisageaient de remédier dans la mesure où ils la considéraient comme une possible cause de l’attaque.

L’intervention, pour laquelle M. Sharon s’était fait prescrire un anticoagulant, devait avoir lieu le 5 janvier. La veille, il a été victime d’une grave hémorragie cérébrale due à la rupture d’un vaisseau sanguin dans la partie droite de son cerveau.

Malgré une opération chirurgicale, il était devenu évident que, même s’il survivait, M. Sharon n’allait pas pouvoir retourner à la vie politique.

Les Palestiniens ne le pleureront pas

Pas plus que les Israéliens n’avaient regretté Yasser Arafat les Palestiniens ne pleurent Ariel Sharon. C’est peu dire que l’ancien général est associé dans l’univers mental palestinien aux aspects les plus sombres d’Israël, et cela, en dépit du retrait historique de Gaza, en août 2005.

Le passé militaire d’Ariel Sharon explique pour une large part cet ancrage. Des coups de main des années 1950 à la mise au pas de Gaza au début des années 1970, Ariel Sharon a conservé, aux yeux des Palestiniens, une image de guerrier brutal et sans scrupules. Cette image négative a été renforcée par le passage en politique de l’ancien général, devenu à partir de cinquante ans, au cours de ses multiples fonctions ministérielles, la cheville ouvrière de la colonisation de Gaza et de la Cisjordanie.

L’affrontement direct avec l’Organisation de libération de la Palestine de Yasser Arafat viendra avec l’arrivée de M. Sharon au ministère de la Défense. C’est alors l’aventure libanaise qui a pour but de mettre fin à la présence militaire palestinienne dans le sud du Liban et qui se traduit par le départ de Beyrouth de l’OLP sous protection internationale. Mais ce sont surtout les massacres perpétrés le 18 septembre 1982 dans les camps palestiniens de Sabra et de Chatila par les milices chrétiennes sous le regard de l’armée israélienne qui feront d’Ariel Sharon, dont la responsabilité indirecte fut mise en cause par une commission d’enquête israélienne, un ennemi absolu, source inépuisable d’inspiration pour les caricaturistes arabes, à commencer par les Palestiniens.

Le 28 septembre 2000, sa visite sur l’esplanade des Mosquées apparaîtra comme un nouveau défi alimentant des manifestations, dont la répression par la police israélienne, le lendemain, sonnera le début de l’intifada al-Aqsa. Au cours du second soulèvement palestinien, M. Sharon impose dans les territoires palestiniens un niveau de violence militaire inédit, qui se traduit par un nombre élevé de victimes palestiniennes. Cette politique de force s’accompagne d’un bouclage sans précédent de ces territoires.

C’est pourtant au moment où le premier ministre israélien exprime le plus ouvertement son mépris du symbole Arafat, enfermé à Ramallah, qu’il se convertit officiellement au concept d’« État palestinien ». Il évoque les « concessions douloureuses » auxquelles il se dit prêt. En 2004, devant les délégués du Likoud, il reprend à son compte le terme d’« occupation » (kiboush), suscitant une énorme bronca. Cette évolution est soulignée par les pragmatiques de l’Autorité palestinienne, et notamment par Mahmoud Abbas, qui a maintenu le contact avec Ariel Sharon pendant plusieurs années avant de succéder à Yasser Arafat.

Reste que le retrait de plus de 8000 colons de Gaza n’a pas inversé la courbe de la colonisation israélienne. Selon une étude publiée en août 2005 par le quotidien Maariv, le nombre de colons devait être à la fin de l’année 2005 une nouvelle fois supérieur aux chiffres enregistrés un an auparavant. Ensuite, la construction de la « clôture de sécurité », notamment autour de Jérusalem, s’est traduite par des annexions supplémentaires, perçues par les Palestiniens comme autant de faits accomplis rendant encore plus difficile un règlement négocié du conflit israélo-palestinien.

Pour la majorité des analystes palestiniens, le retrait de Gaza conduit magistralement par Ariel Sharon n’était qu’un subterfuge pour détourner l’attention internationale de la progression de la colonisation en Cisjordanie. Contrairement à celle d’Itzhak Rabin, qui s’était engagé dans le processus de paix d’Oslo après avoir recommandé à l’armée israélienne de « briser les os » des Palestiniens pendant la première intifada, l’image d’Ariel Sharon auprès des Palestiniens n’a pas été fondamentalement modifiée par cette initiative.


D’après Le Monde, Associated Press et l’Agence France-Presse
10 commentaires
  • Renaud Longchamps - Inscrit 13 janvier 2014 08 h 44

    Quand on commence sa carrière...

    ...comme criminel de guerre, on la termine encensé par la vermine.

    • Denis Miron - Inscrit 13 janvier 2014 11 h 40

      Tout y est, avec rime en prime

  • Jacques Moreau - Inscrit 13 janvier 2014 11 h 21

    Foncièrement un "colon" qui s'occupait de sa ferme

    Ariel Sharon est bien connue pour sa carrière militaire et politique. J'ai toutefois entendue, en onde, un commentaire suggérant que Ariel Sharon était de préférence un cultivateur, qui avait une préférence pour travailler la terre, mais n'hésitait pas à se joindre à l'armée quand le besoin s'en faisait sentir. IL aurait eu autant d'ardeur aux "exercises" guerriers, qu'au labeur de la terre. L'histoire du Moyen-Orient est vieille de plus de millénaires que celle de l'écriture; et certaines gens, pensent se souvenir de la seule bonne version. Dommage!...

  • Gilbert Troutet - Abonné 13 janvier 2014 11 h 34

    Pas de larmes

    Ce «faucon», devant qui nos dirigeants se prosternent aujourd'hui, aurait dû être poursuivi pour «crime contre l'humanité». Il est responsable, entre autres, du massacre de Sabra et Chatila, en 1982, au cours duquel des centaines, peut-être même des milliers de réfugiés palestiniens sans défense ont été abattus par les milices libanaises sous couvert de l'armée israélienne :

    http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140112.REU9

    • David Kristal - Inscrit 13 janvier 2014 13 h 49

      Et je me demande aussi pourquoi les responsables des milices libanaises chrétiennes qui ont commis ce massacre comme vous bien le indiquez, ne sont pas dans la prison.

  • Benoît Gagnon - Inscrit 13 janvier 2014 12 h 31

    Un criminel contre l'humanité...

    ...ne reçoit d'éloges que de ceux qui ont endossé ses actes...

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 13 janvier 2014 22 h 29

      Commentaire assez court, mais lourd d'implications:

      Les éloges viennent des dirigeants de pays censés incarner les droits de l'homme, de la femme des animaux et des marchandises. Pourtant, cet homme était un sanguinaire éhonté qui détruisait tout sur son passage, y compris les vergers et le bétail, et qui nuisait au commerce comme aux hommes, femmes et enfants qu'il a fait massacrer. Les présentateurs et présentatrices jouent aux funambules en tentant de l'encenser tout en évitant de perdre le peu de crédibilité qu'il leur reste; on frise alors le ridicule.

      Je me mettrait d'accord avec vous pour dire que l'on approuve de ses actions dans la capitale canadienne et états-unienne et que son pays, tout comme l'Amérique du Nord, fut érigé sur les cadavres de ses habitants autochtones. Il est donc naturel que des éloges lui parviennent d'ici.

  • David Kristal - Inscrit 13 janvier 2014 14 h 03

    Aspects positifs et négatifs

    J'aime beaucoup l'article de M. Claude Lévesque. Il montre les aspects positifs et négatifs de la vie et carrière de M. Sharon. D'un soldat qui a été présente dans toutes les guerres et qui a fini dans la politique élu démocratiquement comme premier ministre.

    C'est clair que chacun peut mesurer la balance comme on le veut, pour moi, il n'existe pas seulement le blanc ou le noir, il y a plein de couleurs.