Syrie - «C’est terrible de mêler le militaire et l’humanitaire»

« Nous venons chercher le soutien des grands pays, qui sont les colonnes de la démocratie et du droit international, et les points d’appui pour toute personne désireuse de changer une situation pour le mieux »
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Nous venons chercher le soutien des grands pays, qui sont les colonnes de la démocratie et du droit international, et les points d’appui pour toute personne désireuse de changer une situation pour le mieux »

Mère Agnès-Mariam de la Croix est-elle une héroïne de la quête de paix en Syrie ou un suppôt du régime de Bachar al-Assad ? Plusieurs groupes d’opposition sont convaincus de sa complicité avec l’homme fort de Damas. Des organisations internationales comme Human Rights Watch ne vont pas aussi loin, se contentant de contester certaines de ses affirmations — la religieuse remet notamment en question la véracité de vidéos montrant des victimes des armes chimiques. En revanche, de nombreux groupes et personnalités voués à la recherche d’une solution pacifique au conflit syrien appuient cette religieuse catholique melkite, dont la récipiendaire du prix Nobel de la paix en 1976, la Nord-Irlandaise Mairead Maguire, que mère Agnès considère comme un« mentor ».

 

La religieuse était à Montréal cette semaine pour exprimer son opposition à toute intervention militaire extérieure et à tout envoi d’armes en Syrie. « Nous avons déjà eu de grandes expériences de ce qu’est le droit de protéger et de ce qu’est l’intervention humanitaire. C’est terrible de mêler le militaire et l’humanitaire », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse mardi.

 

« Nous venons chercher le soutien des grands pays, qui sont les colonnes de la démocratie et du droit international, et les points d’appui pour toute personne désireuse de changer une situation pour le mieux », a également affirmé la supérieure du monastère Saint-Jacques de Qara, en Syrie, se disant « émue jusqu’aux larmes par l’élan de solidarité »témoigné en faveur de son action.

 

Place à la réconciliation

 

Cette action, qu’elle poursuit de concert avec un mouvement appelé Mussalaha (réconciliation), elle la définit comme étant« la quête humble, modeste et réaliste d’hommes et de femmes de bonne volonté ».

 

Selon mère Agnès, ce sont la polarisation, le fanatisme et la partisanerie qui ont provoqué la descente aux enfers de la Syrie. La Libanaise de naissance, qui vit en Syrie depuis une dizaine d’années, prône par conséquent « la réconciliation ».

 

Mère Agnès rappelle que Mussalaha est né en janvier 2012, lorsqu’un millier de personnalités syriennes ont « prêté serment, quelle que soit la tournure des événements, qu’elles ne brandiraient jamais les armes les unes contre les autres ». La religieuse croit que ce mouvement est représentatif de la « majorité silencieuse non polarisée ».

 

Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Certaines factions accusent Mussalaha de faire le jeu du régime en place. Mère Agnès répond que son monastère est situé dans un territoire contrôlé par l’Armée syrienne libre, une des principales composantes de l’opposition, et qu’elle est en contact avec toutes les mouvances.

 

« Au début du conflit, chaque camp prédisait que ce serait l’affaire de quelques mois. Chacun voulait anéantir l’autre. Et voilà ! Nous en sommes à la troisième année et rien n’est fait, sauf que tout est détruit. La Syrie est complètement détruite avec ses ressources sociales et culturelles. C’est une hécatombe », dit mère Agnès.

 

« Nous avons eu des dégâts terribles dans des villages historiques. C’est un peu comme les bouddhas de Bamiyan, c’est irrécupérable. Nous nous lamentons que de tels moyens soient utilisés pour réaliser je ne sais quel objectif. Nous avons affaire à la nouvelle barbarie, aux invasions du XXIe siècle »,ajoute-t-elle.

 

Des menaces auraient forcé la religieuse et ses hôtes montréalais à changer le lieu de ses conférences à Montréal.

 

Mère Agnès n’est pas tendre à l’endroit de la plupart des médias occidentaux et de « certains pays qui se disent amis de la Syrie [et qui] sont en train de créer des blocs antagonistes qui sécrètent un cycle de violence ».

 

Elle se dit scandalisée par la levée, plus tôt cette année, de l’embargo européen sur les armes à destination de l’opposition syrienne. Elle affirme par ailleurs que les sanctions en place entravent la livraison de nourriture et de médicaments à la population syrienne.

 

Mère Agnès lance cet appel à la communauté internationale dans son ensemble :« Cessez d’envoyer des énergumènes que vous appelez des islamistes alors que ce ne sont que des mercenaires sans foi ni loi, qui ont un programme pour détruire [et qui sont]à la solde de certains pays qui en bénéficient »,mais qu’elle refuse de nommer.

 

Mère Agnès considère que les vidéos montrées au Congrès américain pour établir que le régime Al-Assad était responsable de l’attaque chimique du 21 août en banlieue de Damas étaient truquées. Tout en admettant que son approche n’est ni celle d’un militaire ni celle d’un médecin légiste, elle affirme que certains des enfants apparaissant dans les images ont en fait été enlevés un peu plus tôt par des combattants d’al-Qaïda dans la région, après un massacre commis par ces mêmes islamistes. Des parents d’enfants enlevés auraient reconnu ces derniers dans certaines vidéos.

 

Mère Agnès note que les opposants qui sont invités à la conférence prévue à Genève en janvier ne sont porteurs d’« aucun projet ».

 

En conclusion, elle a affirmé que le Canada serait l’acteur tout désigné pour adopter une loi contre l’extrémisme religieux et la politisation des religions, sur le modèle de celles qui interdisent l’antisémitisme et l’apartheid.

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