Point chaud - Le messianisme s’est emparé d’Israël, selon le journaliste Charles Enderlin

Le journaliste franco-israélien Charles Enderlin
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le journaliste franco-israélien Charles Enderlin

Les premiers sionistes étaient surtout laïques, souvent socialistes. La plupart des rabbins désapprouvaient leur projet. Les conquêtes faites à la faveur de la guerre des Six-Jours, en 1967, ont tellement changé la donne que le sionisme est aujourd’hui fortement coloré de messianisme et que les juifs religieux exercent une forte influence sur la coalition au pouvoir à la Knesset.

 

C’est le propos du dernier livre publié par le journaliste franco-israélien Charles Enderlin, intitulé Au nom du Temple (Seuil, Paris, 2013). Pour lui, cette évolution du sionisme explique, au moins en partie, l’impasse dans le « processus de paix » israélo-palestinien. « Islamistes et intégristes messianiques sont des miroirs. Pour les militants du sionisme religieux, il n’y a pas de place pour une Palestine en terre d’Israël et, pour les islamistes, il n’y a pas de place pour un État juif en terre d’islam. En admettant qu’il y ait un accord sur la Cisjordanie, qui sera prêt à partager une souveraineté ou une gestion de ce qui constitue le troisième lieu saint de l’islam et l’endroit où se trouvait le Temple du judaïsme ? » explique-t-il en entrevue au Devoir.

 

M. Enderlin y va de quelques rappels historiques. Après la destruction du Temple en l’an 70 et la répression de la révolte des Juifs contre les Romains en l’an 137, les « sages du judaïsme » ont rejeté l’idée d’un retour en masse vers une terre où le seul lieu saint des Juifs n’existait plus. « Le judaïsme totalement développé dans le concret autour du rocher de la fondation [l’emplacement du Temple]s’est transformé pendant près de 2000 ans en une religion de l’esprit, de la spiritualité, où toutes les notions de culte deviennent abstraites », estime le journaliste.

 

L’idée d’un retour au bercail revient à l’ordre du jour à la fin du XIXe siècle. « Pour Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, l’État des Juifs sera libéral, son vice-président sera arabe, les rabbins resteront dans les temples et les généraux dans les casernes. Dans son roman Altneuland, il critique les faux messies et l’extrémisme, qui veut faire de l’État des juifs un endroit où seuls ces derniers auront des droits de citoyens », relate Charles Enderlin.

 

Certains rabbins, d’abord très minoritaires, se sont ralliés au sionisme, en l’interprétant à leur façon.

 

La conquête de Jérusalem-Est avec son esplanade des mosquées (le mont du Temple pour les Juifs) et de la Cisjordanie à la faveur de la Guerre des Six-Jours aura été un moment charnière pour Israël, les sionistes religieux y voyant « un signe divin », selon le journaliste franco-israélien.« Si le Tout-Puissant a décidé de nous donner la Judée-Samarie, il faut s’y installer, se sont-ils dit », poursuit Charles Enderlin.C’est le début d’une alliance entre la droite nationaliste et les principaux mouvements religieux autour de la colonisation des territoires conquis, qui commence à Hébron dès le printemps 1968 et s’intensifie vers la fin du premier gouvernement du travailliste Yitzhak Rabin et après l’élection de Menahem Begin et du Likoud en 1977. Entre-temps, les colons religieux créent divers mouvements et partis, dont les autres formations politiques doivent tenir compte.

 

Aujourd’hui, l’idée de déporter les Palestiniens de Cisjordanie« n’est retenue que par quelques extrémistes », note Charles Enderlin.« Les gens un peu sérieux savent que cela ne se fera pas et que la communauté internationale ne l’acceptera pas », ajoute-t-il.

 

Dans ces conditions, une annexion de ladite Cisjordanie risquerait de mettre en péril la majorité juive en Israël. « La droite a ses propres experts en démographie, qui disent faire des calculs différents, note le chef du bureau de France 2 en Israël. Les religieux, dont Uri Ariel, le ministre de l’Habitat, disent que le peuple juif est passé par des crises bien plus graves et que Dieu verra à ce que les choses se passent bien. »

 

«Mettre le renard dans le poulailler»

 

La construction de logements pour les Juifs se poursuit dans les territoires conquis en 1967 malgré la reprise formelle de pourparlers avec l’Autorité palestinienne, qui s’y oppose. « Vous avez une coalition où le comité central du parti [Likoud du premier ministre] Benjamin Nétanyahou est majoritairement opposé à toute concession. Ils vous expliquent qu’ils n’ont pas été élus pour créer un État palestinien », soutient Charles Enderlin.

 

Ce dernier note que Moshe Yaalon, le ministre de la Défense, a déjà parlé d’annexer 60 % de la Cisjordanie, et qu’Uri Ariel, le ministre de l’Habitat, issu du parti nationaliste religieux Le Foyer juif, est un colon qui va régulièrement prier sur l’esplanade des moquées. C’est un geste semblable de la part d’Ariel Sharon qui avait déclenché la deuxième intifada, en 2000. Pour Charles Enderlin, nommer Ariel à ce ministère revient d’ailleurs à « mettre le renard dans le poulailler ».

 

Heureusement, « personne ne veut que soit proclamé par une des parties l’arrêt du processus de paix, qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur le Proche-Orient en remettant en cause les traités de paix entre Israël et l’Égypte et entre Israël et la Jordanie. Pour les Israéliens, il vaut mieux négocier, même si cela ne va nulle part. Tout le monde veut un processus. Je ne dirais pas que c’est un processus bidon : on discute de choses sérieuses, mais c’est l’impasse. »

 

La situation sur le terrain est relativement calme, quoiqu’on dénombre un nombre croissant d’incidents.« Il y a une légère montée de la tension, mais, en tout cas, pour l’instant, il n’y a pas de véritables signes d’une nouvelle intifada. Cela dit, tout peut changer du jour au lendemain, selon la situation et les incidents », conclut Charles Enderlin.

À voir en vidéo