Nucléaire iranien - Les négociations s’éloignent de la fission

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, très investi dans la négociation, affirmait ne « pas être déçu » malgré l’absence d’accord.
Photo: Jason Reed Associated Press Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, très investi dans la négociation, affirmait ne « pas être déçu » malgré l’absence d’accord.

Les négociations sur le nucléaire iranien avancent nettement même si les grandes puissances du groupe « 5 +1 » (les membres permanents du Conseil de Sécurité plus l’Allemagne) n’ont pas réussi à finaliser cette fin de semaine à Genève un accord avec Téhéran. « Beaucoup de progrès ont été accomplis, mais des questions demeurent » a reconnu Catherin Ashton, la chef de la diplomatie de l’Union européenne (UE) qui présidait ce second round de discussions. Une nouvelle réunion se tiendra le 20 et 21 novembre toujours au bord du Léman.

 

Est-ce un tournant?

 

La crise sur le nucléaire de Téhéran soupçonné de mener un programme d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires dure depuis dix ans. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait annoncé en août 2003 avoir trouvé des traces d’uranium enrichi dans le site de Natanz dont l’existence avait été révélée un an plus tôt par des photos satellites américaines. Ces activités d’enrichissement à caractère toujours plus clairement militaire ont été notablement amplifiées après l’élection à la présidence de l’ultra conservateur Mahmoud Ahmadinejad en 2005. L’Iran possède aujourd’hui 19 000 centrifugeuses ainsi qu’un stock de 186kilos d’uranium enrichi à 20 % ce qui permet de passer aisément à un enrichissement à 90 % pour usage militaire. D’où les quatre séries de sanctions votées par le Conseil de Sécurité auxquelles s’ajoutent celles décidées par les États-Unis et l’UE. L’Iran n’en est pas moins déjà presque un « pays du seuil » c’est-à-dire possédant les capacités scientifiques et industrielles pour se doter en quelques mois s’il le décide de l’arme nucléaire. Jusqu’à ces dernières semaines les discussions avec Téhéran étaient stériles. Cette fois les négociateurs iraniens à la différence des épisodes précédents ne sont pas contentés de diatribes sur leur droit au nucléaire. « Un accord est sur la table et peut être conclu », a précisé le chef de la diplomatie britannique William Hague. C’est un tournant même si la prudence s’impose. Il ne s’agit certes pour le moment que de négocier un accord intérimaire, une espèce de feuille de route, ouvrant la voie à des négociations pour un véritable accord dans quelques mois. La balle est maintenant dans le camp iranien. L’effet des sanctions se fait de plus en plus durement sentir sur l’économie de la République islamique et le nouveau président Hasan Rohani s’est fait élire en promettant de sortir son pays de cette impasse.

 

Que prévoit cet accord?

 

La plus grande discrétion entoure ces négociations, mais les grandes lignes du compromis sont connues. « Il s’agit de geler une situation pendant que l’on discute le coeur du sujet » souligne une source proche du dossier. L’Iran s’engagerait à suspendre ses activités d’enrichissement, notamment à 20 % et en échange, les Occidentaux accepteraient une suspension réversible d’une partie des sanctions. L’objectif de l’accord final est selon la formule d’un diplomate « de restaurer la confiance de la communauté internationale sur le caractère strictement civil du programme nucléaire de l’Iran ». Les points les plus litigieux ne seront définitivement réglés qu’à ce moment-là. Les discussions sur l’accord intérimaire n’en portent déjà pas moins sur une partie de ces questions cruciales. Le stock d’uranium enrichi à 20 % (186 kilos) dont dispose l’Iran sera-t-il détruit ou mis sous contrôle à l’étranger ? Comment contrôler le réacteur à eau lourde d’Arak qui devrait produire du plutonium enrichi utilisable militairement et extrêmement proliférant ? Qu’en sera-t-il des installations d’enrichissement souterraines de Fordo que les Occidentaux voudraient voir neutralisées. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, arrivé vendredi à Genève en même que ses homologues du « 5 +1 » a tenu à obtenir des précisions craignant « un accord au rabais ». « La France est ferme mais elle n’est pas fermée » explique-t-on à Paris alors même qu’outre-atlantique semblait monter, relayée par les médias, une certaine irritation. Le texte du projet en discussion aurait été durçi et selon une source proche du dossier, « les Français ont réussi à convaincre les Américains d’être fermes avec eux ». « Nous ne sommes pas aveugles et je ne pense pas que nous soyons dupe », a déclaré hier John Kerry dans une interview à la chaîne américaine NBC affirmant pour rassurer les Israéliens comme l’opinion américaine « qu’il y aurait un bon accord ou qu’il n’y en aurait pas ».

 

L’accord peut-il encore échouer?

 

Le processus pour arriver à un accord définitif sera long et plein d’inconnues, mais l’accord intérimaire semble à portée de main. Téhéran semble pour le moment décidé à jouer le jeu. Hier par le président Hasan Rohani a rappelé que son pays ne renoncerait pas à ses « droits au nucléaire dans le cadre des régulations internationales » qui inclut « celui à l’enrichissement sur le sol iranien ». L’Iran a signé le TNP (Traité de non prolifération) et juridiquement cela est vrai à condition toute fois de démontrer clairement le caractère civil du programme. Cette déclaration est avant tout destinée à la population iranienne qui a fait de ce droit à l’atome un drapeau et à calmer les conservateurs. Le Guide Ali Khamenei, autorité suprême soutient les négociations, mais il avait aussi publiquement exprimé son « pessimisme ». Côté occidental en revanche il ne sera pas facile de lever rapidement les sanctions, même provisoirement comme l’attend Téhéran. Aux États-Unis une partie peut l’être par le président lui-même mais la plus grande partie dépend d’un vote du Congres qui soutient en majorité la position israélienne. D’où le rôle crucial des pays Européens même s’il est nécessaire d’arriver à un vote unanime des 28 États membres pour annuler ces mesures décidées à l’unanimité. Et il faudra aussi faire les comptes avec les quelques capitales, à commencer par La Haye, traditionnellement les plus proches d’Israël.

 


Par Marc Semo

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