Syrie - Poutine et Assad gagnants par K.O.?

À l’été 2005, les jours du régime de Bachar al-Assad pouvaient sembler comptés. L’enquête de la justice internationale sur l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri désignait alors clairement Damas comme l’instigateur de l’attentat et les troupes syriennes avaient dû quitter quelques mois plus tôt piteusement le Liban qu’elles occupaient depuis près de 30 ans sous la pression conjuguée des pays occidentaux et de grandioses manifestations populaires. L’isolement de Damas sur la scène internationale était alors total et l’opposition misait déjà sur la fin proche du jeune président. Trois ans plus tard, non seulement Bachar al-Assad avait survécu à la tempête, mais il campait à la tribune d’honneur du défilé du 14 juillet à Paris, coparrainait l’éphémère Union pour la Méditerranée, créée par Nicolas Sarkozy, et était de nouveau courtisé par Washington. À présent, c’est la même stratégie que le régime syrien, avec l’appui fondamental de Moscou, met en oeuvre après l’attaque aux armes chimiques dans la région de la Ghouta ; gagner à tout prix du temps de manière à laisser passer l’orage. Il y a encore une semaine, des frappes américaines paraissaient inévitables. Aujourd’hui, même si elles sont encore « sur la table », selon l’expression du département d’État américain, chaque jour qui passe les rend un peu plus improbables. À Beyrouth, les médias, qui défendent le régime syrien, exultent et titrent sur la défaite des « va-t-en guerre », les États-Unis et la France.

 

Volte-face

 

Non content de jouer la montre, une stratégie héritée de son père Hafez qui en était le maître absolu, Bachar al-Assad a su couronner celle-ci d’une volte-face spectaculaire : il a accepté d’adhérer à la Convention de 1993 sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC), un arsenal dont il refusait, il y a quelques jours encore, d’admettre l’existence. Et il l’a fait avant même l’ouverture de négociations américano-russes à Genève sur cette question, ce qui lui a permis de prendre l’initiative. Là encore, on retrouve le coup de bluff qu’il avait utilisé avec les enquêteurs sur l’assassinat d’Hariri, où, après avoir dénoncé une ingérence inacceptable dans les affaires syriennes, il avait ensuite fait mine de collaborer avec eux. On saura plus tard, grâce aux télégrammes en provenance de l’ambassade américaine publiés par WikiLeaks, que la Syrie n’a jamais en fait collaboré avec le TSL, le tribunal spécial sur le Liban.

 

« Ce qui me frappe, c’est la maîtrise du temps que Bachar al-Assad a montrée. Le coup de théâtre est intervenu pile au bon moment. Il a beau être un dictateur, il a réalisé un coup de maître. Mais il n’a pas fait que gagner du temps, il a aussi ridiculisé une bonne partie de la communauté internationale. Car, maintenant, on fait quoi ? », estime un diplomate européen travaillant sur le dossier syrien. Bien sûr, c’est Moscou qui a piloté l’opération. « Moscou et Damas », nuance la même source qui estime que l’opération n’a rien de spontané, qu’elle a été montée de toutes pièces par les deux gouvernements pour que Washington - et Paris - « se prennent les pieds dans le tapis ». En plus, Bachar al-Assad a fait plus qu’emboîter le pas à la diplomatie russe : il a voulu montrer qu’il gardait sa propre marge de manoeuvre en posant des conditions.

 

«Quand nous verrons que les États-Unis veulent effectivement la stabilité dans la région, cesseront de menacer et de chercher à [nous] attaquer, et de livrer des armes aux terroristes, alors nous considérerons que nous pouvons mener les processus jusqu’au bout et qu’ils seront acceptables pour la Syrie», déclarait-il jeudi dans un entretien à la chaîne russe Rossia 24. « La Syrie a accepté de placer ses armes chimiques sous contrôle international à cause de la Russie. Les menaces des États-Unis n’ont pas influé sur notre décision », ajoutait-il. Une façon de montrer qu’il a remporté le bras de fer qui l’oppose à l’Amérique. « Quand Assad pose… ses conditions », s’indignait vendredi sur toute sa une le quotidien libanais L’Orient Le Jour. Il ajoutait : « un comble».

 

La suite ? « On peut s’attendre à un jeu du chat et de la souris entre Damas et les inspecteurs de l’ONU, là encore, le régime syrien cherchant à gagner du temps. Un jeu qui se fera sous la tutelle russe, à la fois militaire, diplomatique et politique », ajoute le même diplomate. Vendredi, le Wall Street Journal écrivait que la Syrie avait déjà commencé à disséminer son arsenal chimique sur une cinquantaine de sites différents, pour compliquer la tâche de ceux appelés à les contrôler. Le journal, qui cite des responsables américains anonymes, affirme qu’une unité militaire spécialisée déplace depuis des mois, y compris la semaine dernière, ces stocks d’armes chimiques, qui dépassent le millier de tonnes, selon des experts

 

À Beyrouth, les politiciens du camp syrien expriment déjà leur ressentiment. Pour eux, l’occasion en or de renverser le régime de Bachar al-Assad ne se répétera pas. L’ancien premier ministre libanais, Saad Hariri, s’est demandé si Washington aurait accepté le plan russe de sortie de crise si c’était Israël qui en avait été victime. Dans le Daily Star, un quotidien anglophone contrôlé par la famille Hariri, un éditorialiste titrait « Poutine et Assad ont gagné par KO ».