Conflit israélo-palestinien (1) - «Oslo, c’est fini»

Face-à-face entre un Palestinien et un soldat israélien.
Photo: Agence France-Presse (photo) Musa al-Shaer Face-à-face entre un Palestinien et un soldat israélien.

Vingt ans après les accords d’Oslo et la célèbre poignée de main entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, et alors que redémarrent des négociations entre les deux peuples en conflit, où en sont les esprits dans cette région tourmentée de la planète ? Notre journaliste s’est rendue en Israël et en Cisjordanie occupée. Voici le premier de quatre articles.

 

Israël et Cisjordanie — Une image entre toutes. Une fillette dans le camp de réfugiés palestiniens de Dheisheh, près de Bethléem. Cloîtrée derrière la porte disloquée de sa maison, elle observe. Elle n’est que des yeux, dirait-on, de grands yeux interrogeant l’espace devant elle et le temps qu’il fait dans ce coin du monde où Abraham, Jésus et Allah se promènent entre les rangs d’oliviers, les collines écrasées de soleil et des humains aux dents serrées. Son petit visage a l’air d’exiger des réponses.

 

Des réponses, quelques-unes en tout cas, c’est ce qu’on avait cru possible avec les accords d’Oslo où l’histoire se présentait tambour battant. Vingt ans après, que reste-t-il de cette entente littéralement arrachée aux deux ennemis, Arafat et Rabin ? Que reste-t-il aujourd’hui de ce qui apportait alors une immense bouffée d’espoir ? « Oslo, c’est fini », dit Maxime Perez, correspondant du magazine Jeune Afrique à Tel-Aviv.

 

D’abord, les deux protagonistes de ces accords ne sont plus de ce monde, Rabin, assassiné, Arafat, mort loin des siens dans un hôpital parisien. Après eux, plus rien ne sera pareil. Les acteurs ont changé. Et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui avait négocié Oslo, alors épouvantail d’Israël, est aujourd’hui considérée comme un joueur modéré comparé au Hamas. Curieux retournement de l’histoire.

 

La «tragédie grecque»

 

Images éparses d’une contrée sans bon sens, ni en paix ni en guerre. Un jeune vendeur de pastèques sous un immense portrait de Yasser Arafat. De petites têtes d’enfants dans une synagogue encore allumée tard le soir. Un père palestinien achetant un chandail de Maradona, le numéro 11, pour son fils. Un père israélien juif enduisant son petit de crème solaire sur une plage de Tel-Aviv. Une phrase entendue qui ne vous quitte plus : « Ce n’est pas un conflit politique, c’est une tragédie grecque. »

 

« L’assassinat de Yitzhak Rabin a asséné un premier coup mortel à Oslo », estime Maxime Perez. Parce que Rabin était le leader de la gauche israélienne, une gauche qui a toujours été plus encline que la droite à s’entendre avec les Palestiniens. Elle ne s’en est jamais remise. « La grande tragédie d’Israël, dit Leïla Shahid, déléguée générale de Palestine auprès de l’Union européenne, c’est qu’il n’y a pas d’alternative politique dans ce pays depuis la mort de Rabin. Les gouvernements de droite s’y succèdent. » « Si ces deux hommes avaient tenu le coup, rêve encore l’écrivaine israélienne Katy Bisraor, qui sait ce qu’il serait advenu ! Il y a là une sorte de ratage de l’histoire. Un rendez-vous manqué qui tient, parfois, à la malchance des peuples. »

 

Sans la «paix des braves»

 

Second coup mortel asséné à Oslo, selon les spécialistes : les attentats suicides commis par le Hamas à partir de 1993, une organisation islamiste jusqu’alors inconnue, qui préconise encore aujourd’hui la destruction d’Israël. Mais Oslo sera définitivement enterré quand Arafat refusera de signer la paix des braves lors des négociations de Camp David II en juillet 2000. « Le leader palestinien voulait tout, il aura tout perdu. Dès lors, poursuit Maxime Perez, la confiance mutuelle a disparu, et tout le processus a explosé. » C’était la fin d’une vision qui avait nourri toute une génération de négociateurs et de militants israéliens et palestiniens.

 

L’actuelle génération palestinienne aux commandes ne s’abreuve plus à cette eau-là. « Dans le temps d’Oslo, nous étions grisés et aveuglés par l’idée de construire un pays, en oubliant presque que nous étions sous occupation. » Islah Jad, professeure à l’Université de Birzeit, en Cisjordanie, reproche à la génération palestinienne d’Oslo d’avoir manqué de pragmatisme. « Aujourd’hui, nous travaillons d’abord à changer notre réalité : nous sommes occupés et sous-développés économiquement. »

 

Du côté israélien, la ferveur militante qui accompagnait ces années-là s’est évanouie. « En 2002-2003, l’organisation à laquelle j’appartenais, Ta’ayush, comptait des centaines de militants », explique David Shulman, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem. « Aujourd’hui, elle n’en compte plus que quelques dizaines. Les militants ont vieilli, ils sont fatigués, découragés. Le pessimisme est grand, et des deux côtés. »

 

Enjeux différents

 

Non seulement les acteurs ont changé, mais les enjeux aussi, et dramatiquement. En 1993, la question des implantations juives en territoire palestinien se posait très peu, alors qu’aujourd’hui, elle est devenue la première pierre d’achoppement du conflit. Conséquence de la colonisation : le sol qui faisait l’objet des négociations il y a vingt ans a changé de manière radicale. Les Territoires occupés sont à présent « gruyérisés ». La Cisjordanie et la bande de Gaza n’ont plus de lien géographique entre elles. Cette fragmentation des territoires palestiniens rend les solutions pour l’avenir beaucoup plus difficiles à concevoir.

 

Deux images encore, parmi d’autres, qui expriment ce que le grand corps malade israélo-palestinien est devenu. Une immense pancarte rouge, plantée par le gouvernement israélien sur une route de Cisjordanie, comme il y en a des dizaines d’autres dans les Territoires occupés : « The Entrance for Israeli Citizens is forbidden. Dangerous to your lives and is against the Israeli Law. » Et puis la route qui va de Jérusalem à Ramallah, passé le checkpoint de Kalandia, poste-frontière entre Israël et la Cisjordanie : un paysage beau comme une prière, mais cassé par des murs qui rendent les gens, d’un côté, aveugles, et de l’autre, étranglés de rage.

 

Vingt ans après Oslo, c’est toute l’atmosphère qui a changé. « Il existe aujourd’hui une incroyable méfiance de mes compatriotes à l’endroit des Palestiniens, affirme David Shulman, et un extraordinaire scepticisme concernant les possibilités de parvenir à une entente avec eux. »

 

Oslo aura quand même eu quelques impacts bien tangibles que l’on a tendance à oublier, estime le Palestinien Ibrahim Issa, directeur d’une école à El-Khader, en Cisjordanie. « La ville de Ramallah a reçu beaucoup d’argent du monde entier après Oslo. » Le boum de Ramallah saute aux yeux. La principale agglomération cisjordanienne est devenue jolie, organisée, abritant restaurants, théâtres, un hôtel Mövenpick et même un Stars Bucks, une copie de Starbucks ! Mais attention : les Palestiniens vous diront que Ramallah n’est pas représentative des Territoires occupés et qu’une large proportion de Cisjordaniens et de Gazaouis vit dans la pauvreté.

 

« Oslo aura surtout ramené l’OLP de l’extérieur à l’intérieur de la Palestine. Son siège était auparavant à Tunis », rappelle Leïla Shahid. L’OLP quittait ainsi les rivages de l’exil. L’Autorité palestinienne était créée, des ministères mis sur pied, des fonctionnaires embauchés. On planchait sur un projet de constitution, la création d’institutions, le droit électoral. Bref, on construisait le futur État de la Palestine.

 

Aujourd’hui ? Alors que s’ouvrent de nouvelles négociations sous l’égide des États-Unis, les positions israéliennes et palestiniennes semblent à des années-lumière l’une de l’autre. Il y a maintenant deux Palestines en quelque sorte, Gaza et la Cisjordanie, la première dirigée par des islamistes, la seconde par des modérés, qui ont de moins en moins de choses en commun. Et il y a maintenant un Israël presque monolithique sur la question des colonies et de la sécurité, plus intransigeant que jamais sur les concessions à faire aux Palestiniens.

 

Les Palestiniens des Territoires ne vivent que pour se libérer de l’occupation israélienne. Dans les camps de réfugiés où gronde une jeunesse palestinienne qui n’en peut plus de vivre en bocal, on n’a qu’une idée en tête : se colleter aux soldats israéliens. Les enquiquiner jusqu’à plus soif. Et se délivrer un peu. Quitte à aller en prison. On reviendra en héros. C’est mieux qu’endurer la morne succession des jours et des nuits d’un peuple occupé. Murad, 25 ans, rêve de vivre à Haïfa, ancienne ville palestinienne appartenant au territoire d’Israël depuis son indépendance en 1948. « Pour l’océan, le vieux quartier, le marché. Si je perds cet espoir, alors je meurs. »

 

Les Israéliens, eux, ne vivent que pour se protéger. Une sorte de fuite en avant. « Accaparer la terre palestinienne, dit David Shulman, semble être devenu notre unique raison de vivre. » « Les Israéliens ont une peur paranoïaque pour leur existence », estime le journaliste Maxime Perez. « Ils sont traumatisés par l’Holocauste. Tout cela dicte leur conduite. » Une peur atavique, une peur panique installée en eux avec la fumée putride s’échappant d’Auschwitz. « Ils préfèrent être mal aimés et vivants qu’aimés et morts. »

 

 

Collaboratrice

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 septembre 2013 05 h 55

    Merci

    Madame votre papier est super, que de faits explorés, merci

  • Suzanne Bettez - Abonnée 13 septembre 2013 07 h 20

    Je vous suis en vous lisant

    J'adore votre regard et sa traduction simultanée. Vous avez le don précieux de nous rendre des humains, au-delà du politique, au-delà du convenu.

    J'ai lu un livre magnifique de Elias Sanbar "Dictionnaire amoureux de la palestine". Et j'ai lu cet autre très beau livre de Primo Leve "Si c'est un homme". Ce conflit est désespérant dans le sens où on a l'impression que la souffrance n'engendre pas la compréhension, l'empathie.

    J'ai hâte de voir les trois autres articles. Avez-vous eu l'occasion de rencontrer ce qu'on ne lit pas ni ne voit, c'est-à-dire des palestiniens et israéliens qui ont développé une amitié, ou à tout le moins un respect mutuel?

    J'habite le Nunavik depuis trois ans. S'il vous prend le goût de venir rencontrer des gens qui ont une longue feuille de route sur le plan de la résistance, je vous accueillerai chez moi avec joie. J'autorise Le Devoir à vous donner mes coordonnées.

    En attendant, je vous retrouverai demain pour plonger avec vous au coeur de la vie qui bat, inlassablement.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • Rafik Boualam - Inscrit 13 septembre 2013 11 h 04

    révisionnisme

    "Oslo sera définitivement enterré quand Arafat aura refusé en 2000 de signer la paix des braves" C'EST FAUX, ça c'est le discour du gouvernement israelien qui a toujours saboté les négociations en imputant leur echec aux palestiniens. Cette façon de faire n'a pas changé 13 ans plus tard. Au moment même où les palestiniens acceptent de revenir à la Table de négociation, les israliens annoncent la construction illégale de logements en plein territoires occupés.

  • Gilles Emard - Inscrit 13 septembre 2013 11 h 50

    Un seul Etat !

    Eh oui!
    Un seul Etat pour les Palestiniens et les juifs...pardon, les Israeliens!
    Ce sont des Semites...Non!

    • Sylvia H. Perras - Inscrite 14 septembre 2013 10 h 00

      Trop limité: Voyez que "dans les traditions juive, chrétienne et musulmane, la Palestine est la région où s'établit le peuple juif (vers -1150--1130) et où vécurent Jésus-Christ et les premiers chrétiens. Dans ce contexte, elle est la Terre promise et Terre sainte pour le peuple juif, Terre Sainte des chrétiens, terre sacrée (après La Mecque et Médine) des musulmans." Sans compter les peuples limitrophes ?
      Allez jusqu'ou avec cette logique. Continuez l'arguement et triez selon les libertés et droits de l'homme, et le fait est qu' il ne reste plus qu'Un Seul État: Israël