États-Unis - Président cherche légitimité

Barack Obama fait pression pour obtenir l’autorisation du Congrès de lancer une intervention militaire contre le régime de Bachar al-Assad après l’attaque chimique que celui-ci aurait perpétrée le 21 août, près de Damas. Si ces pressions rappellent la montée en puissance du gouvernement Bush avant la guerre d’Irak, les Américains et leurs élus sont très réticents à la perspective d’un nouvel engagement de leur pays dans un conflit.

 

 

Depuis le 21 août Barack Obama, son secrétaire d’État, John Kerry, et ses conseillers répètent que « les États-Unis doivent agir militairement » pour « punir » le régime syrien qu’ils accusent d’avoir gazé au sarin des banlieues de Damas et pour « dissuader » ce gouvernement et d’autres à travers le monde d’utiliser des armes chimiques.

 

Avant le 31 août, les déclarations de l’administration Obama indiquaient que le chef de la Maison-Blanche avait décidé de lancer rapidement des frappes aériennes. Mais ce jour-là, Barack Obama faisait volte-face à la surprise de ses conseillers et du Congrès en annonçant que, tout en ayant décidé d’une « intervention limitée dans la durée et l’ampleur » en Syrie « dans l’intérêt de la sécurité des États-Unis », il venait aussi de décider de « rechercher l’autorisation » de la Chambre et du Sénat.

 

Dans son allocution du 31 août, le président affirmait vouloir l’aval du Congrès au nom des valeurs des États-Unis en tant que « plus ancienne démocratie constitutionnelle du monde ». Néanmoins, il s’empressait d’ajouter qu’il a « l’autorité nécessaire pour mener cette action militaire sans autorisation spécifique du Congrès ». Plus qu’une décision de principe, la demande d’autorisation du président Obama est une manoeuvre politique destinée à extirper le président de son isolement et à mieux asseoir la légitimité d’une intervention en Syrie.

 

« Les Britanniques ayant reculé, Barack Obama s’est retrouvé seul avec la France, et c’est pour couvrir ses arrières sur le plan politique qu’il demande au Congrès de s’aventurer avec lui en Syrie », déclare au Devoir Andrew Bacevich, ancien colonel, professeur de relations internationales à l’Université de Boston, auteur d’ouvrages sur l’impérialisme américain et l’un des principaux détracteurs américains des guerres d’Irak et d’Afghanistan.

 

Pour justifier une intervention, Barack Obama adopte la notion de la « guerre humanitaire » appliquée en 1999 par Bill Clinton en Yougoslavie, une guerre qui serait « juste », car destinée à protéger une population civile d’un massacre.

 

Déjà-vu

 

Mais Medea Benjamin, fondatrice en 2002 de CodePink, le mouvement féministe antiguerre qui perturbe régulièrement les audiences du Congrès et les discours des responsables gouvernementaux américains, de George Bush à Barack Obama, de Donald Rumsfeld à John Kerry, est très sceptique.

 

« Si Obama était vraiment préoccupé par la situation humanitaire des Syriens, il aurait pu s’occuper des besoins des millions de réfugiés. Or l’ONU n’a reçu que 40 % du financement qu’elle avait demandé. Par ailleurs, Obama pourrait faire en sorte qu’Assad soit amené devant la Cour internationale de justice », indique Medea Benjamin au Devoir.

 

Tant Medea Benjamin qu’Andrew Bacevich ont « un sentiment de déjà-vu ». L’ardeur rhétorique de l’administration Obama et les moyens qu’elle déploie pour persuader l’opinion leur rappellent la montée en puissance de l’administration Bush avant la guerre d’Irak. « Il y a cette même sensation palpable que l’exécutif est saisi d’une fièvre guerrière », dit Andrew Bacevich. « L’exécutif pense que les États-Unis doivent faire quelque chose en Syrie, et chaque fois que cette idée gagne nos décideurs politiques, cela signifie faire quelque chose de militaire », poursuit l’universitaire.

 

Obama aussi ?

 

Mais pourquoi cette fièvre guerrière chez un président qui, lors de sa campagne électorale de 2008, avait promis de « mettre fin à la guerre » et même de « mettre fin à la mentalité qui nous a donné la guerre » ?

 

Comme d’autres Américains, surtout sur la gauche du parti démocrate et parmi la mouvance libertarienne incarnée par l’ancien représentant républicain Ron Paul et, au Sénat, par son fils Rand, Medea Benjamin estime que Barack Obama s’est soumis aux intérêts du « complexe militaro-industriel » contre lequel l’un de ses prédécesseurs, Dwight Eisenhower, avait mis ses compatriotes en garde.

 

« Obama écoute et s’est entouré de ces gens qui croient que l’action militaire est la seule réponse aux problèmes du monde. On le voit avec les attaques de drones, l’escalade en Afghanistan, l’intervention en Libye et, maintenant, cet appel à une attaque en Syrie », explique Medea Benjamin. La fondatrice de CodePink craint aussi que l’intervention militaire soit essentiellement motivée par le désir de « sauver la face » du chef de la Maison-Blanche.

 

« Obama suit la voie de George W. Bush, celle d’un homme dont la parole est plus importante que l’opinion du peuple américain, Obama a tracé sa fameuse “ligne rouge”, et maintenant, sa soi-disant crédibilité est en jeu, nous dit-on. Mais c’est une manière très machiste de voir le monde », estime la militante pacifiste.

 

Pour Andrew Bacevich, les pressions du complexe militaro-industriel n’expliquent pas tout. Selon lui, les pressions de l’administration Obama à l’appui d’une intervention militaire sont surtout liées à l’érosion de la domination des États-Unis sur la scène mondiale. « Les bouleversements agitant le monde islamique depuis au moins une décennie mettent à mal l’idée selon laquelle les États-Unis, seule superpuissance du monde, devraient diriger les événements », observe Andrew Bacevich.

 

Pour lui, « la Syrie fournit à la Maison-Blanche une occasion de faire quelque chose pour essayer de démontrer que les États-Unis sont encore pertinents dans la région. Je pense que les États-Unis ne sont plus pertinents face aux événements, mais agir militairement en Syrie comme en Libye, c’est un moyen pour le gouvernement américain de prétendre que c’est toujours lui qui commande ».

 

Comme l’administration Bush en 2003, l’administration Obama tente de convaincre du bien-fondé de la guerre qu’elle prône. Comme en 2003, les États-Unis personnalisent le conflit : John Kerry qualifie le président syrien de « voyou » et de « criminel », le compare même à Hitler. « C’est de la propagande, il ne s’agit pas de dire toute la vérité, mais de persuader l’opinion », dit Andrew Bacevich.

 

Le Congrès

 

Cette semaine, les promesses et les assurances du gouvernement américain ont ainsi afflué, notamment aux audiences des commissions des Affaires étrangères du Sénat, puis de la Chambre. L’intervention ne durerait que deux jours. « Pas de troupes américaines sur le terrain », a « garanti » John Kerry. Son collègue de la Défense, Chuck Hagel, a promis que l’intervention ne viserait que le régime syrien, pas d’autres pays ni des organisations non étatiques telles que le Hezbollah, qui soutient Assad, ni al-Qaïda, qui le combat. Les dégâts dits collatéraux des frappes américaines seront « peu élevés », assure le chef d’état-major interarmes, le général Martin Dempsey.

 

Mais qu’en est-il des preuves de la culpabilité du régime syrien dans une attaque du 21 août décrite par l’administration Obama comme « de grande ampleur et systématique » ?

 

Mardi, une sénatrice démocrate a demandé à John Kerry si les 17 agences américaines de renseignements sont unanimes dans leur évaluation, mais le ministre n’a pas répondu, disant seulement que les services de renseignements ont une « grande confiance » dans leurs conclusions. Mardi et mercredi, un sénateur démocrate et quatre représentants, un démocrate et trois républicains, se sont interrogés sur la solidité des renseignements. L’un d’eux a demandé à John Kerry si le gouvernement rendrait publiques toutes les informations dont il dispose sur l’attaque du 21 août, notamment la conversation interceptée de militaires syriens qui parleraient d’armes chimiques, mais M. Kerry a refusé, arguant qu’une divulgation compromettrait les sources et méthodes employées par les États-Unis dans la collecte de renseignements.

 

De son côté, le rédacteur en chef du groupe de presse McClatchy, Mark Seibel, note que « le bilan des morts fourni par le gouvernement américain est très supérieur à d’autres ». L’administration Obama mentionne « au moins 1429 morts dont 426 enfants », tandis que la Grande-Bretagne parle de 350 morts et la France, de moins de 300.

 

« Nous n’avons pas encore le rapport des inspecteurs de l’ONU, l’administration Obama refuse de publier les détails des renseignements qu’elle dit avoir, donc, non, nous n’avons pas de preuve de la culpabilité du gouvernement syrien », conclut pour sa part Medea Benajamin de CodePink.

 

Cependant, la plupart des élus, tant démocrates que républicains, se disent surtout préoccupés par le risque d’une escalade qui ajouterait aux souffrances du peuple syrien et provoquerait une régionalisation du conflit.

 

Medea Benjamin, qui, avec d’autres manifestants, assistait à l’audience devant la commission du Sénat, en a été expulsée alors qu’elle interpellait M. Kerry : « Lancer des missiles de croisière, ça veut dire la guerre. »

 

Interrogé sur ce point par des sénateurs, le ministre a soutenu que « l’action militaire » envisagée ne relève pas de la guerre. « Nous n’allons pas partir en guerre au sens classique du terme », a dit M. Kerry.

 

L’ombre de l’Irak

 

Mais des sénateurs et députés ont déploré que le projet de résolution soumis par la Maison-Blanche au Congrès soit si vague qu’il pourrait permettre une intervention plus vaste. En particulier, ce texte ne limite pas l’intervention dans le temps et ne la confine pas expressément à des frappes aériennes. « Ce texte est plus large que les déclarations faites par l’administration Obama », a ainsi souligné le démocrate Ben Cardin.

 

« Je ne sais pas ce qu’est une guerre au sens classique du terme. Kerry essaie de brouiller les pistes pour que le peuple américain voie dans cette intervention autre chose qu’une guerre, mais il s’agit bien d’une guerre contre la Syrie, et d’une guerre de choix, pas de nécessité », lance de son côté Andrew Bacevich.

 

Face aux pressions de l’administration Obama, le Congrès et le peuple américain résistent. C’est la grande nouveauté par rapport à 2003.

 

L’ombre de l’Irak plane. D’après les sondages, les deux tiers des Américains rejettent une guerre avec la Syrie. Ils disent ne plus vouloir d‘une aventure militaire qui se transforme en un bourbier aux coûts humains et financiers faramineux et ils se méfient plus de leur gouvernement.

 

Même les médias américains grand public, porte-voix de l’administration Bush avant la guerre d’Irak, couvrent le débat sur la Syrie de façon plus équilibrée.

 

La fondatrice de CodePink souligne que les Américains ont été « bernés par l’invasion de l’Irak, l’occupation prolongée de l’Afghanistan, avec tous ces milliards de dollars et surtout toutes ces vies perdus pour rien ».

 

« Nous ne voulons plus être pris pour des idiots », prévient Mme Benjamin, qui coorganise des manifestations à Washington ce samedi et lundi pour exhorter le président Obama à « faire la chose la plus rationnelle, c’est-à-dire discuter avec les Russes, les Chinois, les Iraniens, exiger un cessez-le-feu et oeuvrer à une solution politique » pour la Syrie.

 

Quant au Congrès, les forces en présence ont changé. Certes, l’establishment des partis démocrate et républicain, traditionnellement interventionniste, monopolise encore les postes de direction et soutient Barack Obama.

 

Mais l’élection en 2010 et 2012 de jeunes échaudés par le désastre irakien et la « longue guerre » en Afghanistan secoue la discipline interne des deux partis, en particulier celle du Parti républicain qui vit un éclatement interne depuis la poussée de la mouvance du Tea Party et des libertariens.

 

Du reste, un mouvement antiguerre ancré à gauche du parti démocrate comme CodePink trouve autant d’alliés, sinon plus, parmi ces mouvances émergentes du parti républicain qu’au sein de l’aile gauche du parti du président Obama.

 

« J’ai l’impression de vivre un cauchemar, la présidence d’Obama est une terrible déception et la scène politique devient vraiment incroyable quand CodePink a plus de choses en commun avec Rand Paul et certains éléments du Tea Party qu’avec les démocrates progressistes », remarque Medea Benjamin.

 

De nombreux parlementaires démocrates, surtout dans le caucus noir, sont déchirés entre, d’une part, leur allégeance envers leur parti et le premier président noir des États-Unis, et d’autre part, la vive opposition de leurs électeurs.

 

Redoutant désormais de voir le Congrès lui refuser l’autorisation d’intervenir en Syrie, Barack Obama a commencé jeudi à téléphoner personnellement à des élus démocrates parmi les plus réticents. Il envoie aussi lundi au Congrès sa conseillère pour la sécurité nationale, l’Afro-Américaine Susan Rice, pour plaider devant le caucus noir à huis clos. Et mardi, M. Obama prononcera une allocution depuis le bureau ovale de la Maison Blanche.

5 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 7 septembre 2013 07 h 28

    Face je gagne, pile tu perds...

    Il devient de plus en plus douteux que le président Obama obtienne l'appui des deux chambres du Congrès. Un des retournements les plus étonnant pourrait bien être que l'appui que lui donneraient les partisans de frappes militaires, vus par les démocrates comme des supporteurs de G.W. Bush dans son aventure irakienne, lui fasse perdre l'appui de plusieurs démocrates qui voudraient toujours voir leur président sous son meilleur jour de Prix Nobel de la Paix.

  • Bernard Leblanc - Inscrit 7 septembre 2013 09 h 47

    Enfants identifiés

    Aux dernières nouvelles, contrairement aux affirmations de «l’Armée syrienne libre» et des services occidentaux, les seules victimes identifiées du massacre de la ghouta sont issues de familles soutenant le gouvernement syrien, enlevés par des jihadistes, deux semaines auparavant dans des villages alouites aux environs de Lattaquié, à 200 kms de la ghouta.

    Les personnes qui posent dans les vidéos en s’indignant des « crimes de Bachar el-Assad » sont en réalité leurs assassins.

    Les enfants ne correspondent pas à un échantillon de population de la ghouta! Ils ont presque tous le même âge et ont les cheveux clairs.

    • Franklin Bernard - Inscrit 8 septembre 2013 13 h 29

      «Aux dernières nouvelles»? Lesquelles? Où?

  • André Michaud - Inscrit 7 septembre 2013 09 h 53

    Cul de sac?

    Si il le fait rien en Syrie, Obama perd toute sa crédibilité.

    Si il décide de frappes militaires il se met un doigt dans l'engenage d'un conflit régional...

    Que faire alors?

  • Gilbert Troutet - Abonné 8 septembre 2013 11 h 25

    Un bon article

    Un bon article, qui permet de comprendre comment et pourquoi l'hégémonie des États-Unis s'effrite de toutes parts. D'une part, le gouvernement américain n'a plus les moyens de mener de telles campagnes militaires, qui lui ont coûté des milliers de millards $. D'autre part, la population commence à trouver que ça suffit.

    Quant à Obama, à mes yeux, il a déjà perdu toute crédibilité. Il avait promis de fermer Guantanamo, cette prison odieuse, avec des détenus enfermés là depuis 12 ans sans aucun égard pour les conventions internationales. Obama a aussi multiplié l'usage des drones, qui terrorisent les populations du Yémen et du Pakistan. Pour ce qui est de la Syrie, on voit bien qu'il est l'otage du «complexe militaro-industriel» et qu'il essaie de ménager ses bons alliés, en premier lieu Israel et l'Arabie saoudite. Autrement dit, devinez qui gouverne.