Massacre d’une ampleur inégalée en Syrie

Deux fillettes inanimées dont le père soulève et secoue tour à tour les corps en pleurant et en hurlant devant la caméra. L’image de l’une des premières vidéos diffusées mercredi à l’aube par l’opposition syrienne, qui accuse le régime d’une attaque chimique massive, suscite l’incrédulité. Comment écarter la possibilité d’une mise en scène ou d’une provocation le jour même où les inspecteurs de l’ONU chargés d’enquêter sur l’usage des armes chimiques en Syrie finissent leur premier petit-déjeuner à l’hôtel Four Seasons de Damas ? Puis les témoignages et les images qui affluent toute la matinée dissipent peu à peu les doutes.

Des dizaines de corps sans une goutte de sang gisent alignés sur le sol dans les hôpitaux de fortune des localités de la Ghouta orientale, dans la banlieue de la capitale. Des enfants, des hommes et quelques femmes - plus rarement filmées - auraient été atteints dans leur sommeil par des gaz toxiques, chargés sur des obus tirés depuis le mont Qassioun qui surplombe Damas.

« Ils sont tombés comme des mouches. Logiquement, puisqu’il s’agit d’un puissant pesticide », dit le docteur Khaled (le nom a été modifié), qui dirige un centre médical dans le quartier de Douma, tout près des zones touchées. Sans pouvoir affirmer formellement qu’il s’agit du sarin, le médecin signale que tous les symptômes constatés chez les victimes sont ceux généralement provoqués par ce gaz prohibé. « Ralentissement du rythme cardiaque jusqu’à l’arrêt total en quelques minutes, étouffements, nausées… C’est la sixième fois cette année qu’on voit de tels cas, mais jamais avec une telle ampleur et en si grand nombre. »

« Cinquante enfants sont morts ce matin entre nos mains », déplore dans une vidéo un médecin du quartier de Jobar, à Damas, qui s’énerve surtout de « l’impréparation face à une catastrophe d’une telle ampleur ». La course des unités médicales pour faire venir les bonbonnes d’oxygène, les injections d’atropine et autres antidotes au sarin là où elles sont nécessaires a été nettement insuffisante pour limiter les dégâts, selon le jeune médecin. Il regrette aussi le manque de sensibilisation de la population à ce genre d’attaque. « Le gaz perd son effet au bout d’une demi-heure et les gens auraient pu se réfugier dans les étages supérieurs des bâtiments avec des masques. » « Je suis vivante ! Je suis vivante… », dit une fillette livide qui vient d’être réanimée à l’oxygène dans une autre vidéo tournée par les rebelles dans l’un des centres médicaux de la zone.

Invérifiables de source indépendante, les chiffres effrayants donnés par l’opposition syrienne sont détaillés par localité : 400 morts à Zamalka, 300 à Hamouryeh, 15 à Kafr Batna, 75 à Ayn Tarma, etc. Les comités locaux de coordination de la Ghouta avançaient un total de 1 360 « martyrs documentés » vers midi mercredi.

 

Bombardements

Il s’agit d’un bilan encore provisoire, d’autant que les bombardements se poursuivaient dans la journée sur ces quartiers populaires surpeuplés et contrôlés par les forces rebelles. Car, outre l’usage éventuel d’armes chimiques, « personne n’a fermé l’oeil de la nuit », nous affirme une habitante du centre de Damas jointe par Skype, qui évoque des « pluies d’obus sans précédent » dans la capitale, où le bruit des explosions et des tirs est pourtant la routine depuis plus d’un an. L’incapacité des forces du régime « de résister à la pression des attaques de l’Armée libre et de reconquérir la zone » serait à l’origine de cette folle escalade, selon Salim Idris, le chef d’état-major de l’Armée syrienne libre.

« À mon sens, cette attaque répond à un impératif militaire, confirme Thomas Pierret, maître de conférences à l’Université d’Édimbourg et spécialiste de la Syrie. Après l’échec des dernières offensives loyalistes dans la Ghouta, les rebelles ont avancé hier à Jobar [à l’est de Damas] et à Al-Qadam [au sud]. En soi, ce n’est pas une catastrophe pour le régime, mais il faut mettre cela en contexte, à savoir les efforts militaires énormes déployés par le régime au cours des derniers mois pour étouffer les rebelles dans la Ghouta. Il est clair aujourd’hui que ça ne marche pas, d’où la tentation de passer à une autre méthode. »

Le régime nie tout

Tout en niant en bloc les « allégations » de l’opposition sur l’usage d’armes chimiques, le régime de Bachar al-Assad confirmait par ailleurs dans les médias officiels « ses attaques nécessaires contre les foyers terroristes » à l’est de Damas.

Reste l’incompréhensible timing d’une telle opération, au moment où les inspecteurs de l’ONU arrivent sur place et sont appelés par la Ligue arabe, le Royaume-Uni et la France à aller vérifier les informations. Mission impossible, selon Thomas Pierret, car « les régions touchées par l’attaque chimique font en parallèle l’objet de bombardements traditionnels féroces. Je vois mal comment les inspecteurs pourraient s’y rendre. Il leur faut un mandat et un cessez-le-feu au moins local. S’ils les obtiennent, les traces auront disparu. D’après les experts que j’ai pu lire, les traces d’une attaque chimique disparaissent assez rapidement. » Quant à l’argument des défenseurs du régime qu’« ils ne seraient pas assez fous pour faire ça ! Il faut se souvenir des assassinats politiques commis au Liban entre 2005 et 2008, qui survenaient juste avant d’importantes réunions onusiennes sur le Liban. Eh bien si, ils l’étaient ».

Y aura-t-il « un avant et un après-massacre de la Ghouta » dans le conflit syrien, comme l’affirme Ghassan Yassin, un militant de l’opposition à Alep ? La majorité des Syriens, y compris les dirigeants de l’opposition, semblent résignés à l’indifférence internationale, devenue familière. Réagissant au massacre, George Sabra, président du Conseil national syrien, prévoyait déjà les condamnations internationales des Amis du peuple syrien, comme les négations des alliés russe et iranien du régime de Bachar al-Assad. Dès hier après-midi, Moscou estimait que les soupçons d’utilisation d’armes chimiques par les autorités syriennes étaient « une provocation planifiée ».

S’il est confirmé, ce massacre d’une ampleur inégalée dans un conflit où les horreurs ne manquent pourtant pas depuis plus de deux ans ne sera-t-il qu’une péripétie de plus ?

24 commentaires
  • Gilbert Pilleul - Inscrit 22 août 2013 02 h 46

    Barbarie

    Comment se dire civilisé et rester neutre face à cette barbarie qu'elle vienne d'un côté ou de l'autre

  • Marcel Bernier - Inscrit 22 août 2013 04 h 27

    Un devoir d'ingérence...

    Du fait que des crimes contre l'humanité soient ainsi le fait d'un gouvernement élu, la communauté internationale n'a plus aucun choix : elle doit entrer en guerre jusqu'à ce que ce tyran, et on parle ici de Bachar al-Assad, soit mis hors d'état de nuire.

  • Gilbert Paquette - Abonné 22 août 2013 06 h 28

    désolation

    quand les hommes vivront-ils d'amour?
    ça m'arrache le coeur de voir de telles scènes. très loin de l'indifférence présumée.

  • Nicole Bernier - Inscrite 22 août 2013 07 h 37

    Il y a et il y avait les mêmes scènes...

    en Égypte, en Afghanistan, en Iraq, en Palestine... au Vietnam... et avec les autochtones d'Amérique du Sud quand les Américains ont soutenu les dictatures contre les volontés populaires...

    Quand je suis revenue d'Israël, j'ai voulu comprendre ce que fut cette période de la Nakba, sujet interdit par les Israéliens... Toutes les images de cette période d'indépendance pour les Israéliens et de destruction des villages palestiniens ont été refusées de diffusion dans le milieu universitaire, elles étaient des images de propagande palestinienne. Ce sont des images qui sont trop violentes pour être vraies...

    Par contre, quand les Israéliens contournent l'interdit et vont visiter les Territoires occupés, ils peuvent voir qu'il y a quelque chose qui ne cliquent pas avec l'information reçue... Plus de 35,000 jeunes israéliens (je pense annuellement) partent pour l'étranger après leur service militaire (principalement l'Inde, l'Amérique du Sud, région où la drogue est disponible) pour essayer d'oublier les gestes qu'ils ont posés ou d'autres partent vers l'Europe ou l'Amérique pour pouvoir se reprendre en main politiquement et plusieurs d'entre eux choisissent de militer (même l'Allemagne est une destination privilégiée pour immigrer). Les jeunes ne veulent pas élever leurs enfants dans les idéologies imposées par l'armée et le gouvernement tout en essayant de ne pas devenir l'ennemi de leur famille et de leur patrie d'origine... Plus les années passent après leur service militaire, plus ils refusent de revenir devant ce genre de scènes, donc plusieurs d'entre eux vont finir par contribuer à l'interdit poser sur ces images...

  • François Dugal - Inscrit 22 août 2013 07 h 47

    Insoutenable

    Cette photo montrant tous ces enfants morts est insoutenable.
    Fini les trergiversations, il faut sauver l'humanité de cette folie destructrice!

    • Nicole Bernier - Inscrite 22 août 2013 08 h 37

      Qu'avez-vous fait contre la folie des Occidentaux en Iraq, en Afghanistan?...

      Vous êtes vous demandé qui a mis le feu au poudre dans cette région? Vous voulez soutenir des groupes radicaux qui vont mettre en place un système encore plus violent comme on le voit en Iraq et en Afghanistan? Dans ces rebelles, je peux vous jurer que vous n'aimeriez en aucun cas les soutrenir si vous preniez le temps d'explorer la situation complexe de cette région..