Cricket électoral au Pakistan

Les préparatifs vont bon train pour l’élection.
Photo: Agence France-Presse (photo) Farook Naeem Les préparatifs vont bon train pour l’élection.

Quelque 86 millions d’électeurs pakistanais sont appelés aux urnes ce samedi, au milieu des violences. Où sont au Pakistan les signaux de progrès démocratique ? Est donnée gagnante, par défaut et par un cheveu, la Pakistan Muslim League (PML-N) de Nawaz Sharif, ancien premier ministre bouté par Pervez Moucharraf en 1999.

 

S’il y a un signe, il est dans l’interdiction faite au général-dictateur Moucharraf, rentré de quatre ans d’exil fin mars, de participer aux élections parlementaires pour les soupçons qui le lient à l’assassinat de Benazir Bhutto, survenu en décembre 2007. La campagne électorale a commencé sur cette note. Elle se termine sur la vilaine chute d’Imran Khan, chef et vedette d’un parti tiers, le PTI (Mouvement pour la justice), tombé mardi soir d’un monte-charge qui allait le poser sur le podium d’un grand rassemblement politique à Lahore. Blessé à la tête et au dos, il a clos la campagne de son lit d’hôpital.


Entre les deux, les Pakistanais ont tout à la fois vécu la campagne électorale la plus sanglante de leur histoire, ce qui n’est pas peu dire, et la première campagne depuis l’indépendance en 1947 d’un gouvernement élu, qui a pu achever son mandat de cinq ans sans être interrompu par un coup d’État.


Il y a deux semaines encore, les gens se demandaient si le scrutin serait vraiment tenu, étant donné la violence. Plus de 100 personnes, dont la moitié dans les derniers jours, ont perdu la vie depuis le début de la campagne, il y a un mois, dans des attentats commis surtout par les talibans pakistanais - Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), une organisation distincte des talibans afghans - contre les partis « laïques » qui jouent contre eux la carte militaire. « Blood-soaked election », a résumé le Friday Times. Les partis les plus touchés ont été le PPP (Parti du peuple pakistanais, à la tête du gouvernement sortant) et deux partis alliés. Jeudi, le fils politicien de l’ex-premier ministre Youssouf Gilani a été kidnappé. Début mai, le procureur chargé de l’enquête sur le meurtre de Mme Bhutto a été assassiné alors qu’il circulait dans sa voiture dans une rue très fréquentée d’Islamabad.


Les partis de Nawaz Sharif et d’Imran Khan ont pu, eux, tenir d’impressionnants ralliements politiques sans se faire le moindrement embêter, pour la raison qu’ils se sont montrés ouverts à des pourparlers avec les talibans « modérés ».

 

Camisole de force militaire


Des pourparlers ? Les politiciens peuvent bien dire ce qu’ils veulent, y compris Sharif qui ne porte pas précisément les militaires dans son coeur pour avoir été renversé par eux, il reste que c’est l’armée qui tient le pouvoir réel, s’entendent évidemment pour dire à peu près tous les observateurs. Or, disent-ils encore, il n’y a absolument pas lieu de penser que l’armée envisage de modifier sa stratégie face aux extrémistes. Autrement dit, M. Sharif, s’il forme un gouvernement, devra se plier à ses desiderata - et subir alors les foudres du TTP, qui l’épargne pour l’instant.


Si, du reste, le Pakistan fait pour la première fois l’expérience « historique » d’une transition électorale normale, c’est plus parce que l’armée en a plein les bras sur le champ de bataille, dont le plus accaparant est à la frontière avec l’Afghanistan, que parce qu’elle a décidé de se délester de ses prérogatives dans le champ politique. Les efforts, car il y en a eu, des quartiers libéraux pour tenter de renforcer les institutions démocratiques du pays n’ont pas pour autant diminué le rôle de l’armée, particulièrement en matière de sécurité et de politique étrangère. Le vêtement de la « démocratie » pakistanaise continue d’être la camisole de force militaire. La dynamique a d’autant moins de chances de changer, signale de New Delhi le journaliste Pranay Sharma dans la revue Outlook, qu’approche le retrait, prévu pour la fin de 2014, des troupes américaines d’Afghanistan.


Ce qui fait que, pour tout le sang versé au Pakistan, constate dans sa couverture la journaliste pakistanaise Mariana Baabar, les plateformes des partis sont étonnamment brèves s’agissant de présenter des solutions à l’enjeu crucial de la croissante violence terroriste. « Plutôt que d’offrir des solutions à ce problème critique pour la stabilité du pays et l’avenir de la démocratie, on dirait qu’ils se cantonnent dans un état de déni », estime le commentateur Zahid Hussain. Ceci éclairant cela, le journaliste bien connu Amir Mir a établi que 55 personnes accusées de terrorisme, appartenant à une dizaine de groupes différents, avaient été autorisées à se porter candidates aux élections… Pendant ce temps, rapportait vendredi le quotidien Dawn, le PLM-N s’est entendu avec un parti islamiste pour interdire aux femmes de voter dans certains coins du Khyber Pakhtunkhwa, une province du Nord.

 

Taux de participation de 44 % en 2008


Les vieilles chicanes avec l’Inde n’ont pas, pour une fois, été un sujet de campagne, l’hostilité de l’opinion publique étant toute tournée vers les États-Unis, leurs attaques de drones, leurs violations de la souveraineté nationale. L’économie du pays est un pneu à plat ; la colère populaire tient beaucoup sur le plan intérieur à l’incompétence des services publics. Vivre au Pakistan - comme en Inde, du reste -, c’est endurer d’interminables coupures d’eau et de courant. Corruption endémique, chômage hallucinant des jeunes… Comme en Inde, plus de la moitié de la population n’a pas 25 ans. Peu d’occasions de travail, formation scolaire inadéquate. Pas loin de la moitié (40 millions) des électeurs inscrits, indique une statistique étonnante, seraient de nouveaux votants à cette élection.


Que fera pour eux le prochain gouvernement ? Les sondages ont tendance à favoriser le PLM-N de l’inusable Nawaz Sharif, deux fois premier ministre dans le passé, porte-drapeau traditionnel des milieux d’affaires et des partis musulmans conservateurs. Encore que les écarts entre les partis semblent s’être réduits en fin de campagne. Un sondage tout frais, mis en exergue par l’influent journal Dawn, donne le PLM-N premier, mais avec à peine plus de 25 % des voix. Le PTI d’Imran Khan, qui n’a jamais rien fait qui vaille, arrive très proche derrière. Gratifié d’une belle gueule et auréolé de son statut sportif d’ex-star de cricket, Khan tient un discours de centre droit, baigné d’antiaméricanisme, qui plaît aux jeunes et à la classe moyenne. Face aux vieux partis usés et corrompus que sont le PLM-N et le PPP, il projette une image de renouveau. La chute qu’il a faite mardi à Lahore a fait souffler sur lui un vent de sympathie qui devrait lui procurer quelques votes additionnels.


Les perspectives ne sont pas très prometteuses pour le PPP d’Asif Ali Zardari, veuf de Benazir Bhutto. Le parti, ancré en principe à gauche, a obtenu une majorité relative aux élections de 2008, tirant électoralement avantage de l’assassinat, survenu quelques mois plus tôt, de Benazir. Aujourd’hui, disait un commentateur, PPP est un « mot sale », malgré le fait que son gouvernement civil est le seul à ce jour à avoir achevé un mandat. Mais il n’était plus en fin de campagne le distant troisième qu’il était dans les sondages il y a un mois.


Si bien que le PTI semble cette fois-ci avoir réussi à faire en sorte que la course principale se fasse à trois. Étant donné que le Pakistan est doté d’un système électoral uninominal à un tour comme on le connaît au Canada, et que plusieurs autres petits partis divisent la donne régionalement, tout, et son contraire, peut arriver. « Il n’y a probablement pas eu depuis les années 1970 d’élections dont le résultat soit plus difficile à prévoir que celles-ci », estime Zahid Hussain.


En fait, l’élection se joue largement dans la province du Pendjab, où se concentrent plus de la moitié des électeurs, suivie de celle du Sindh (18 millions). Le PML-N et le PPP se partagent traditionnellement le Pendjab. Le PML-N semble en voie de faire des gains importants dans cette province (dont la capitale est Lahore) au détriment du PPP, tout en se faisant chauffer dans certains comtés par le PTI. C’est un match de cricket électoral complexe. Sharif surveille Khan du coin de l’oeil. Question fondamentale : jusqu’à quel point les Pakistanais jouent-ils le jeu ? Le taux de participation, généralement bas, n’avait été que de 44 % en 2008.

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