La guerre en Irak, dix ans plus tard - Un pays enlisé dans la crise

De la fumée s’élevait dans le ciel de Bagdad mardi à la suite d’un des attentats à la voiture piégée coordonnés qui se sont produits dans plusieurs quartiers de la ville à la veille du 10e anniversaire du début de la guerre entreprise par les États-Unis et leurs alliés.
Photo: Karim Kadim - Associated Press De la fumée s’élevait dans le ciel de Bagdad mardi à la suite d’un des attentats à la voiture piégée coordonnés qui se sont produits dans plusieurs quartiers de la ville à la veille du 10e anniversaire du début de la guerre entreprise par les États-Unis et leurs alliés.

Dix ans après les premières salves de cette guerre que les Américains aimeraient oublier, l’Irak est en crise. Les principales communautés ethniques et religieuses s’y regardent en chiens de faïence quand elles ne s’affrontent pas violemment, sous l’oeil intéressé de l’Iran, sorti grand vainqueur de ce conflit auquel il n’a pas participé directement.


Les manifestations hostiles au gouvernement sont devenues presque quotidiennes. Il y a pire : les attentats se multiplient eux aussi, faisant ressurgir le spectre de la guerre civile qui avait fait rage en 2006 et en 2007. On n’en est pas encore là, mais on a encore déploré, mardi, des attentats à la voiture piégée coordonnés dans plusieurs quartiers de Bagdad et dans au moins une ville de province. Bilan : plus de cinquante morts.


Que reproche-t-on au gouvernement irakien ? Les manifestants, qui sont surtout des sunnites, considèrent que la majorité chiite monopolise les postes de commande tout en violant leurs droits fondamentaux au nom de la lutte contre le terrorisme. Les attentats comme ceux de mardi viennent refermer le cercle vicieux.


Mensonges


George W. Bush voulait renverser Saddam Hussein, à qui il vouait une haine personnelle. Pour justifier sa guerre, il a prétendu que le régime irakien accumulait des armes de destruction massive, ce qui s’est avéré un mensonge pur et simple. Il a également prétendu que l’opération faisait partie d’un vaste plan visant à créer un « nouveau Moyen-Orient » démocratique.


Il y a eu des élections législatives en 2005 et en 2010, mais celles-ci ont surtout cristallisé les clivages entre chiites et sunnites, entre Arabes et Kurdes, pour ne mentionner que les principaux groupes qui composent la nation irakienne. La majorité chiite, qui était marginalisée sous Saddam Hussein, remporte maintenant la part du lion à chaque scrutin. Les politiciens de cette sensibilité religieuse sont naturellement portés à se rapprocher du pays voisin, l’Iran, que George W. Bush avait pourtant inclus dans sa définition de l’« axe du mal ».


« L’avenir de l’Irak est dans les mains des Irakiens, mais le pays a besoin de leaders qui seraient prêts à sacrifier leurs intérêts personnels pour l’intérêt général », croit Louay Bahry, professeur de science politique à l’Université du Tennessee. Pour cet Irakien d’origine, les dirigeants chiites actuels ont gardé de leurs années d’exil la mauvaise habitude de « recruter clandestinement » et de travailler « avec des instructions secrètes ». « L’Irak et l’Iran doivent coexister, mais il faut que la souveraineté de l’Irak soit garantie », ajoute-t-il.


Les experts sont nombreux à croire que les néoconservateurs qui entouraient George W. Bush comprenaient mal le Moyen-Orient et son histoire complexe, où les sectes et les tribus tiennent une place importante.


« Les Américains et les Britanniques ont réussi à créer un conflit entre chiites et sunnites qui n’existait pas. La chute de Saddam Hussein et l’invasion auront été une erreur capitale,estime Henry Habib, professeur émérite de science politique à l’université Concordia. À moins d’un improbable retour du panarabisme, la partition du pays apparaît comme la seule solution possible. D’ailleurs, le Kurdistan est déjà presque indépendant. »


Occasion ratée


Selon un sondage Gallup publié la semaine dernière, 42 % des Irakiens estiment que la sécurité dans leur pays s’est améliorée depuis le retrait des troupes américaines, contre 19 % qui pensent le contraire. En revanche, de nombreux Irakiens trouvent que la corruption a empiré depuis le départ des soldats américains. On constate sans surprise que ce sont les sunnites qui voient les choses sous le jour le plus sombre.


« Très peu de gens en Irak regrettent Saddam Hussein, mais les États-Unis ont raté une belle occasion de bâtir quelque chose de positif », note Louay Bahry.


La bonne nouvelle, c’est que la production de pétrole a repris, pour atteindre des niveaux supérieurs à ceux d’avant la guerre du Golfe de 1990. L’Irak rêve de surpasser à terme l’Arabie Saoudite comme premier producteur mondial. Toutefois, les politiciens n’arrivent pas à adopter une nouvelle loi sur les hydrocarbures. Ce vide juridique favorise les tensions entre le Nord, à majorité kurde, qui signe ses propres contrats, et les autres régions. Partout, l’octroi des concessions pétrolières aux entreprises étrangères se fait de façon anarchique. Le retour de la manne pétrolière n’empêche d’ailleurs pas l’Irak de manquer cruellement de médecins et d’autres professionnels, car ces derniers se sont exilés en masse au cours des dernières décennies.


Selon le site iraqbodycount.org, la guerre a fait entre 111 676 et 122 082 victimes civiles. Ce chiffre inclut les « dommages collatéraux » causés par les forces américaines et britanniques ainsi que les personnes tuées dans les nombreux attentats, mais pas les militaires irakiens tués. Il est considéré comme conservateur, car d’autres estimations, dont celle qu’a publiée le journal médical britannique The Lancet, se situent entre trois quarts de million et près d’un million de morts.


Le conflit en Irak a coûté aux contribuables américains 811 milliards, selon le site costofwar.com. Si l’on inclut la prise en charge des soldats rendus invalides, le chiffre continuera de grimper. Il pourrait atteindre 3000 milliards si l’on en croit les calculs faits par Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie (2001), davantage, selon d’autres experts.


Le coût humain pour les États-Unis a évidemment été moins important que pour l’Irak, mais on compte tout de même 3532 pertes de vie chez les GI. Peut-être plus que toute autre chose, on retiendra de l’invasion américaine en Irak les images terribles des actes de torture commis dans la prison d’Abou Ghraïb. Elles n’ont pas empêché la réélection de George W. Bush en 2004, mais elles ont porté un dur coup à la stature morale des États-Unis, qui avait déjà été écorchée pendant le débat international sur la justification de la guerre.


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Quelques dates

1er mai 2003 : George W. Bush prononce son fameux discours de la victoire sur le porte-avions Abraham Lincoln.

Avril 2004 : les photos des actes de torture dans la prison d’Abou Ghraïb commencent à circuler.

Janvier 2005 : premières élections de l’ère post-Saddam.

22 février 2006 : l’explosion d’une bombe dans une mosquée à Samarra marque le début des violences entre sunnites et chiites.

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