Israël - Bibi K.-O.?

Selon l’éditorialiste du quotidien populaire Yedihot Aharonot, M. Nétanyahou « ne voulait ni Bennett ni Lapid. Il les considérait chacun, et plus encore tous les deux ensemble, comme des chevaux de Troie qui détruiraient son gouvernement de l’intérieur ». Mais les deux jeunes leaders ont fait un pari payant en estimant que « Nétanyahou céderait à la pression et ne risquerait pas son avenir politique [et] que, s’il se heurtait à un front ferme et déterminé, il finirait par capituler ».


« De son point de vue, Nétanyahou a beaucoup sacrifié. Il n’a cessé de flancher, abandonnant à Lapid et à Bennett une citadelle après l’autre », écrit l’éditorialiste du quotidien Maariv. « C’est ainsi que cela se passe quand il ne reste plus de cartouche dans votre chargeur », résume-t-il, estimant que la solidité du pacte conclu entre Yesh Atid et Maison juive afin d’obtenir le maximum de concessions pour prix de leur ralliement ainsi que l’arithmétique parlementaire ne laissaient au premier ministre aucune autre solution.

 

Le démenti


Ce constat de défaite, Benjamin Nétanyahou s’est attaché à le démentir, une fois les négociations terminées. Dans une allocution, jeudi, aux députés de la liste commune Likoud-Israël Beitenou, qui a recueilli 31 sièges, il a souligné avoir réussi à conserver pour cette coalition les postes les plus importants dans le gouvernement : Défense et Affaires étrangères, indique le site Internet du Yedihot Aharonot.


Dans le quotidien de centre gauche Haaretz, Yossi Verter met aussi au crédit du premier ministre le fait d’avoir gardé la main sur l’Intérieur et sur une majorité de 12 portefeuilles contre 10 pour les trois autres partis de la coalition (Yesh Atid, Maison juive et Hatnuah, de Tzipi Livni). L’autre grand gagnant de l’accord, poursuit le journaliste, est Avigdor Lieberman, chef de file d’Israël Beitenou (extrême droite), qui obtiendrait cinq portefeuilles, dont celui des Affaires étrangères. Le poste lui reviendra une fois terminé son procès pour fraude.


Dans le bras de fer qui a opposé, jusqu’à la dernière minute, « Bibi » Nétanyahou et Yaïr Lapid, ce dernier ressort pourtant bien comme le grand gagnant, souligne sans équivoque la presse israélienne. Et notamment le vainqueur du « choc des titans » qui s’est joué, en dernière ligne, sur le portefeuille de l’Éducation, commente Yossi Verter dans Haaretz. En renonçant à reconduire le ministre sortant du Likoud Gideon Saar au profit du candidat mis en avant par Yesh Atid, le rabbin Shai Piron, M. Nétanyahou subit une défaite « par K.-O. », estime-t-il. Une concession qualifiée de « mauvaise nouvelle » par Amnon Lord, dans le quotidien de centre droit Maariv, qui fustige l’amateurisme de Yaïr Lapid.


Ce dernier n’en est d’ailleurs pas à sa première victoire dans ces tractations laborieuses. Comme le souligne Maariv, il a avant cela arraché plusieurs concessions à M. Nétanyahou : la réduction du nombre de portefeuilles ministériels, la mise en oeuvre de programmes de logements locatifs, le changement du système de gouvernement, l’augmentation de l’aide aux survivants de l’Holocauste et la reprise des négociations avec les Palestiniens.


La victoire de Yaïr Lapid ne doit pas occulter celle de son nouvel allié, Naftali Bennett. Le chef de file de Maison juive a réussi à imposer son parti au sein de la coalition, au point de remporter le ministère du Logement qu’il convoitait. Lui-même devrait se voir confier le ministère du Commerce et des Finances. Ces gains, Maison juive les doit, en grande partie, à son alliance tactique avec Yaïr Lapid, qui, note Yossi Verter dans Haaretz, s’est transformée en amitié solide. Tant et si bien que Naftali Bennett a joué le rôle de médiateur entre MM. Nétanyahou et Lapid, n’hésitant pas à taper du poing sur la table pour empêcher l’échec des négociations.

 

Un coup dur


Au-delà des coups de force tactiques des uns et des autres au cours des tractations se dessine un changement radical dans la politique israélienne. En abandonnant ses « alliés naturels », les partis ultra-orthodoxes tels que le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah, Benjamin Nétanyahou a mis fin au rôle décisif que jouaient ces petits partis sur la scène politique depuis 29 ans. Non sans hésitation. Le Yedihot Aharonot souligne en effet que « Nétanyahou aurait préféré fonder sa coalition sur les ultra-orthodoxes », qui n’ont jamais eu la prétention de le remplacer. D’ailleurs, souligne Shalom Yeroushalmi dans le quotidien Maariv, jusqu’au dernier moment, les partis ultra-orthodoxes ont pensé que les négociations avec MM. Lapid et Bennett achopperaient et que M. Nétanyahou reviendrait vers eux.


La chute est brutale : ces partis disposaient au sein du gouvernement sortant du nombre le plus élevé de portefeuilles qu’ils aient jamais eus depuis la création de l’État d’Israël, en 1948. Leur absence au sein du cabinet devrait se révéler « significative en matière de financement pour le système éducatif et par la perte des ministères de la Santé et de l’Intérieur », analyse Yair Ettinger dans Haaretz. Comme le souligne le quotidien, le parti avait nommé plusieurs centaines de ses militants à des postes dans ces ministères et avait favorisé des aides budgétaires à la population ultra-orthodoxe, aux dépens du reste des Israéliens.


L’éviction des partis ultra-orthodoxes de la coalition a été présentée par Yaïr Lapid comme une condition non négociable à leur entrée au sein de la coalition gouvernementale. Yesh Atid et Maison juive, rappelle Ynet, ont fait campagne sur le « partage du fardeau », qui se traduirait notamment, au chapitre de la conscription militaire, par la fin de l’exemption accordée aux étudiants de yeshivas (écoles religieuses juives) dans le cadre de la loi Tal, ainsi que par la réduction des budgets accordés aux yeshivas. Leur politique pourrait également avoir un impact en matière de logement sur cette population à la démographie galopante.


Les difficultés sont à venir


Si Yaïr Lapid et Naftali Bennett ont réalisé un coup de maître, la tâche à venir devrait se révéler moins grisante, nuance Sami Peretz dans Haaretz. « À présent, ils vont servir sous un premier ministre qu’ils méprisent ouvertement », commente le Yedihot Aharonot. « Ils vont vite se rendre compte que, si la situation politique leur a permis de pressurer aisément Nétanyahou, les combats les plus difficiles sont à venir, quand adviendra le moment d’effectuer des coupes budgétaires ou sur les services sociaux », renchérit Yossi Verter dans Haaretz. Au risque même d’ébranler l’alliance Lapid-Bennett.


Yaïr Lapid pourrait déjà, selon le journaliste, cultiver certains regrets à devoir occuper le poste « pénible » de ministre des Finances. Un poste qui, de par ses implications, pourrait faire de lui « l’homme le plus détesté d’Israël ». Implications que n’a pas tardé à lui rappeler Benjamin Nétanyahou : « Le premier objectif du gouvernement est de faire passer un budget responsable, un budget qui préservera l’économie israélienne, accompagnera la croissance et sécurisera l’emploi sur le marché israélien. »

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