Dans la tête de... Bachar al-Assad – La terre brûlée ou la mort

23 février 2013: l’armée gouvernementale détruit complètement un quartier du nord de la ville d’Alep.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pablo Tosco 23 février 2013: l’armée gouvernementale détruit complètement un quartier du nord de la ville d’Alep.

Nul autre pays gagné par le mouvement de contestation du printemps arabe n’a connu d’impasse aussi sanglante. Deux ans jour pour jour après ses premières manifestations, la Syrie continue de se désagréger dans une escalade de la violence sans merci entre le régime de Bachar al-Assad et les rebelles de tout acabit. Dans ce conflit où tout compromis ou négociation semble désormais impossible, le régime, terrifié à l’idée de subir des représailles en cas de défaite, est engagé dans une lutte existentielle où la terreur est l’arme de prédilection.


Selon l’ONU, au moins 70 000 personnes ont péri depuis le début des hostilités et le nombre de réfugiés syriens a franchi le cap du million au début du mois de mars. Mais le régime, responsable d’une large part de ces statistiques, continue de durcir le ton. Ni sa mise au ban par la communauté internationale, ni les sanctions qui le frappent, ni l’économie moribonde, ni la vigueur des rebelles armés par certains pays arabes ne parviennent à le faire céder. Au contraire.


Avec l’aide militaire de la Russie et l’appui financier de l’Iran, le régime pratique depuis la fin du mois de janvier 2012 la stratégie de la terre brûlée, peut-on lire dans le rapport Syria’s Mutating Conflict, du centre de recherche International Crisis Group. L’objectif : dissuader les opposants du régime de poursuivre leur lutte en se montrant capable des pires exactions. Le régime avait auparavant tenté de calmer les opposants avec de timides réformes politiques, puis avec la répression des services de sécurité. Mais devant l’échec de ces deux stratégies et l’opposition qui prenait de l’ampleur, le régime a sorti l’artillerie lourde de ses hangars.


La bataille du quartier rebelle Baba Amr de Homs, début 2012, allait devenir le modèle de cette stratégie que le régime a par la suite répliqué ailleurs au pays. Après avoir encerclé le quartier, l’armée l’a pilonné tous les jours pendant un mois, jusqu’à en faire un champ de ruines. Une fois reconquis, Baba Amr ne fut jamais reconstruit, les civils qui l’avaient fui furent laissés pour compte et la communauté internationale, qui cria aux abois, resta immobile. Le régime venait de montrer sa supériorité militaire. Il s’adonne depuis à cette pratique, qui s’assortit de pillage et de destruction de la propriété privée, et dont le but est de faire monter le coût de la dissidence.


Par le chaos qu’elle sème et l’insécurité qu’elle fait régner, cette « stratégie de la terreur » vise aussi « à faire regretter à une partie de la population “l’ancien régime” sous lequel la stabilité politique et la sécurité étaient garanties », explique Isabelle Feuerstoss, spécialiste de la Syrie et chercheuse postdoctorale à l’Institut français de géopolitique.


La défection de plusieurs hauts gradés dans l’armée et l’assassinat de dirigeants du régime ont pu donner l’impression que celui-ci est en train de s’affaiblir. Mais paradoxalement, si le régime s’effrite, il se renforce par la même occasion. Car « essentiellement, le régime a été démantelé et a été réduit à une faction endurcie et très cohésive qui mène une lutte de plus en plus cruelle, acharnée et brute pour sa survie », lit-on dans le rapport de l’International Crisis Group.


Le régime, tel qu’il était au début du conflit, n’aurait pas survécu aux coups qu’il a reçus, assurent les auteurs. Pour survivre, il a fallu qu’il se vide de sa dimension politique et se défasse de ses éléments modérés. En somme, « le régime est aujourd’hui réduit à son appareil répressif » dirigé par un noyau dur et loyal. Il s’agit, ajoutent les auteurs, du changement le plus important, mais aussi le plus méconnu du conflit.

 

Survie des alaouites


L’une des principales raisons pour lesquelles le régime lutte avec tant de férocité pour sa survie réside dans le fait que la communauté alaouite, qui forme son principal pilier, craint de terribles représailles s’il venait à être renversé. Le président, Bachar al-Assad, est lui-même issu de cette secte du chiisme.


« Le régime syrien, dont le noyau est alaouite, n’a jamais été accepté par la majorité sunnite, en dépit des efforts menés dès les années 1970 pour gagner de la crédibilité et de la légitimité, explique Isabelle Feuerstoss. Le régime n’a jamais pu faire oublier ses origines “hérétiques”. »


Les craintes de cette communauté, que ne représente qu’un Syrien sur dix, ne sont donc pas sans fondements. Minorité persécutée pendant des siècles par les sunnites, qui forment aujourd’hui les trois quarts de la population syrienne, les alaouites font de plus en plus l’objet de menaces de la part des opposants. Le conflit a d’ailleurs pris un tournant confessionnel qui oppose principalement alaouites et sunnites. L’International Crisis Group rapporte entre autres que des appels à « détruire », à « éradiquer », à « nettoyer » et à « purger » cette communauté ont été entendus à travers le pays. Les alaouites de Damas, par exemple, se cloîtrent désormais dans leurs quartiers, devenus des châteaux forts contrôlés par des milices et gardés par des vigiles.


Les alaouites ne sont pas les seuls à craindre la montée des sunnites. Les minorités chrétienne (10 % de la population) et druze (3 %), dont plusieurs membres appuient le régime, sont de ceux-là. Or, les alaouites, directement associés au régime et jugés hérétiques par bien des musulmans, restent ceux qui ont le plus à perdre. Surtout qu’ils sont exclus de la « renaissance populaire » et du vaste réseau de solidarité qui a pris forme à travers le pays chez les opposants, indique l’International Crisis Group. Ainsi, lorsque l’opposition contemple l’avenir, elle fantasme la victoire et le renversement du régime. Les alaouites, eux, appréhendent leur éradication collective.


Dans ce conflit où les positions se sont polarisées et radicalisées, il semble évident que Bachar al-Assad est désormais imperméable à toute forme de négociation ou de compromis, estime Peter Harling, analyste de la Syrie pour l’International Crisis Group. Autant que l’opposition, d’ailleurs. « Au sein de la société syrienne, plusieurs se disent frustrés par la violence insensée et voudraient un retour à une solution politique, explique-t-il au Devoir. Mais aucune des parties ne croit possible de tenir des pourparlers. Ils en parlent, mais ce n’est que pour plaire à ceux qui en ont assez de la situation. »


La même logique prévaut pour les pressions exercées sur le régime par la communauté internationale, rendant ainsi ineptes les sanctions, les condamnations publiques, les accusations de crimes de guerre et autres.


Impossible d’entrevoir à l’heure actuelle une issue à ce conflit dans lequel les grandes puissances refusent d’engager leurs forces armées. Jusqu’ici, la brutalité du régime n’a pas réussi à briser l’opposition. Au contraire, ses rangs gonflent pour cette raison. Et ce cercle vicieux ne semble pas près d’être cassé, car selon M. Harling, le régime dispose encore du souffle et des ressources nécessaires pour faire grimper d’un ou quelques crans la violence qu’il abat sur ses opposants.


 

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