Pakistan - Veillées furieuses au Pakistan en attendant le réveil de Malala


	Ces écolières prient pour le rétablissement de Malala Yousafsai, qui a reçu une balle à la tête des mains des talibans locaux.
Photo: Agence France-Presse (photo) A. Majeed
Ces écolières prient pour le rétablissement de Malala Yousafsai, qui a reçu une balle à la tête des mains des talibans locaux.

Lahore — L’adolescente, militante des droits de la femme, s’est fait tirer dessus mardi par des talibans.

« Nous sommes tous des Malala. » Les pancartes sont brandies avec colère face au parlement provincial de Lahore par plus d’une centaine de manifestants révoltés. À leurs pieds, les flammes de dizaines de bougies vacillent à chaque coup de vent, métaphores de ce nouvel assaut des extrémistes contre les libéraux, minoritaires au Pakistan. Le joli visage déterminé de Malala Yousufzai et le voile qu’elle porte depuis son plus jeune âge s’étalent sur les banderoles des défenseurs des droits de l’homme de Lahore, la capitale culturelle du Pakistan, plus libérale que les autres villes du pays, qui souffre néanmoins régulièrement dans sa chair du terrorisme perpétré par le Mouvement des talibans du Pakistan (Tehrik-e Taliban Pakistan, TTP), allié d’al-Qaïda contre le gouvernement pakistanais, partenaire officiel des États-Unis face au terrorisme islamiste.


La tentative d’assassinat de l’adolescente de 14 ans, connue pour son combat contre l’oppression des talibans, a eu lieu mardi à l’autre bout du pays, à Mingora, la principale ville du Swat (nord-ouest), reprise par l’armée aux rebelles en 2009. Mais l’émotion est à vif à Lahore et partout au Pakistan, où des veillées ont été organisées dans plusieurs villes.

 

« Fossoyeurs »


Malala a survécu miraculeusement à l’attaque du TTP. Monté dans le bus qui la ramenait de l’école, l’un des assaillants a demandé qui était Malala et a tiré trois fois : une balle est entrée dans le crâne de la jeune fille avant de ressortir et de se ficher dans son épaule. Elle était inconsciente vendredi, sous respirateur artificiel, et une partie de son cerveau aurait été endommagée. L’attaque a provoqué une avalanche de condamnations au Pakistan et dans le monde. La jeune fille est célébrée comme une icône de la résistance à l’obscurantisme, dans un pays où le respect des droits les plus élémentaires des femmes est un combat de tous les jours. « Talibans, fossoyeurs de la paix ; talibans, traîtres et démons ; talibans, oppresseurs », scandent les manifestants de Lahore.


La vie de Malala et des habitants de sa vallée a basculé en juillet 2007, quand les talibans menés par le maulana (titre religieux honorifique) Fazlullah ont pris le contrôle de cette magnifique région au pied des montagnes de l’Hindou Kouch, imposant avec violence leur interprétation de la charia. Des écoles pour filles sont détruites par dizaines, les opposants pendus ou décapités.


Début 2009, âgée alors de 11 ans seulement, Malala se fait connaître des médias internationaux en racontant sa vie sous la férule des combattants islamistes dans un blogue de la BBC en langue ourdou, écrit sous pseudonyme. Encouragée par son père, enseignant, elle y décrit comment les professeurs demandaient à leurs élèves de ne pas porter l’uniforme pour ne pas se faire remarquer, ou parle de sa classe, qui se vide peu à peu à cause de la fuite de nombreuses familles. Malala sera l’une des seules voix à s’élever pour défendre le droit à l’éducation des filles. En avril 2009, après des mois de combat qui ont jeté plus de deux millions de personnes sur les routes, l’armée reprend le contrôle de Swat. Mis à part des violences sporadiques, aucun incident majeur ne s’y était déroulé depuis.

 

Réticence


En attaquant Malala, les talibans ont trouvé l’occasion de refaire parler d’eux. « Ils savaient très bien qu’ils feraient la une des médias, explique à Libération l’analyste politique de Lahore, Hasan Askari. Même si la vie est redevenue normale à Swat, certains éléments talibans ne sont pas loin et continuent d’être une menace. » Cet assaut contre une figure progressiste pointe une fois de plus la radicalisation inquiétante qui mine la société pakistanaise, mais aussi la réticence du gouvernement et de la classe politique en général à affronter ces extrémistes. « Cela ferait imploser la coalition gouvernementale », relève Askari. Une coalition fragile et soutenue par des partis religieux. « Les politiques condamnent le terrorisme, mais ils n’ont même pas le courage de prononcer le mot « taliban », c’est honteux », lance une activiste à Lahore.


En 2011, Malala avait reçu le premier prix national pour la paix, créé par le gouvernement pakistanais. Elle a également fait partie des nommés à un prix international de la paix pour enfants. L’occasion d’évoquer à nouveau son combat avec courage. Jeudi, la ministre des Affaires étrangères pakistanaise, Hina Rabbani Khar, a souhaité que cette attaque soit un « tournant » au Pakistan : « Ce que probablement beaucoup d’opérations militaires n’ont pas réussi à faire, Malala y est parvenue. Il faut poser cette question noir sur blanc. Soit nous allons vers le futur que Malala représente, soit nous allons vers celui que les terroristes et les extrémistes veulent nous imposer. » La balle est dans le camp des autorités et de l’armée pakistanaise, laquelle est souvent critiquée pour ses liens troubles avec les islamistes.

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