Analyse - En Afghanistan, une défaite politique ?

L'Empire britannique a subi deux défaites en Afghanistan (en 1842, puis en 1919); l'Empire soviétique y a été mis en déroute après dix ans d'occupation sanglante (1979-1989). Question d'actualité: l'«empire» américain et ses alliés de l'OTAN sont-ils en passe de connaître le même sort?

Depuis plusieurs semaines, les mauvaises nouvelles s'accumulent. L'insurrection des talibans paraît imbattable. Le printemps venu, les hommes au turban noir, lance-roquettes à l'épaule, quitteront leurs repaires du Pakistan pour dévaler les pentes de l'Hindu Kuch et, comme chaque année depuis 2003, poursuivre, dans le sud et l'est de l'Afghanistan, ce qu'ils font trop bien: la guerre au farengi, «l'étranger», et plus encore la guerre à ceux des Afghans qui ne partagent pas leurs idées.

Les États-Unis n'ont pas su ou pas pu convaincre le Pakistan de renoncer à offrir aux talibans afghans ces bases arrière sans lesquelles ils ne tiendraient pas tête aux forces de l'OTAN. Outre une ancestrale aptitude à la guérilla, les talibans disposent d'un atout «naturel»: ils appartiennent à l'ethnie majoritaire en Afghanistan, les Pachtounes.

Mais ce qui s'installe dans le pays est plus grave, semble-t-il: un climat de défiance généralisée à l'encontre des troupes de l'OTAN. La loi des séries a frappé depuis la mi-février: soldats de l'armée régulière afghane ouvrant le feu sur leurs instructeurs américains ou français; marines urinant sur des cadavres de talibans; affrontements sanglants après que quatre corans eurent été brûlés par inadvertance dans une base de l'OTAN; enfin, dérive d'un soldat américain qui, une nuit de folie criminelle, assassine seize Afghans, dont neuf enfants.

Chaque incident a sans doute sa singularité. L'ensemble témoigne du fossé qui se creuse entre la population et les forces de l'OTAN. «Occuper l'Afghanistan avec des troupes étrangères n'a jamais été et ne sera jamais la solution aux problèmes de ce pays», dit le journaliste américain Edward Girardet, l'un des meilleurs spécialistes de la région.

Depuis 1979, Girardet laboure son terrain de reportage. Il a sa manière, lente, patiente, le contraire de l'impétuosité journalistique: des heures de conversations avec les Afghans autour d'une intemporelle tasse de thé. Il vient de réunir son travail dans un livre important, unanimement salué aux États-Unis: Killing the Cranes. A Reporter's Journey Through Three Decades of War in Afghanistan (Quand les oiseaux migrateurs sont tués. Voyage dans trois décennies de guerres afghanes, éditions Chelsea Green, 2011). Il faut écouter le reporter lorsqu'il se risque à un rare jugement: les troupes de l'OTAN en Afghanistan finiront par être aussi impopulaires que l'ont été les Britanniques et les Russes.

Politicien plus qu'homme d'État, le président afghan, Hamid Karzaï, a senti tourner le vent. Il sait sa légitimité faiblarde. Il s'emploie à la conforter en jetant de l'huile sur le feu. Il critique les forces américaines et européennes. L'homme qui est en principe leur allié à Kaboul dénonce les États-Unis comme des «démons» aussi malfaisants que les talibans. Avec un ami pareil...

Comment défendre à Washington, à Paris, à Londres ou à Berlin une intervention aussi coûteuse, aux résultats plus qu'incertains et qui semble prendre la tournure d'une occupation impopulaire? Barack Obama est sous la pression d'une opinion majoritairement opposée à la poursuite de cette guerre. Officiellement, il s'en tient à son calendrier. Les 90 000 soldats américains encore déployés en Afghanistan devront avoir quitté le pays d'ici à la fin de 2014. Officieusement, les retraits prévus pour 2012 et 2013 pourraient être accélérés.

Mais Barack Obama vit dans la peur du syndrome de 1989. Quelques années à peine après le départ des Soviétiques, défaits par une insurrection soutenue par les Américains, l'Afghanistan a sombré dans la guerre civile (1992-1996). Exsangue, le pays est tombé aux mains des talibans, qui offrirent l'asile à al-Qaïda, avec la complicité d'un Pakistan que les États-Unis avaient cessé d'aider dès lors que l'URSS n'était plus en Afghanistan.

Barack Obama redoute le même scénario: un retrait anticipé provoquant une nouvelle guerre civile entre Afghans, ouvrant une deuxième fois la route de Kaboul aux talibans et, de fait, à leur parrain pakistanais — le peu rassurant régime militaro-islamiste d'Islamabad. Barack Obama veut un départ négocié avec les talibans et avec Hamid Karzaï. Équation afghane, donc complexe: comment réintégrer les talibans dans le jeu politique national tout en garantissant les droits des autres ethnies? Sans doute dans un cadre institutionnel plus fédéral qu'aujourd'hui et qui prévoirait le maintien sur place d'un dispositif militaire américain réduit mais répondant à un double objectif: empêcher al-Qaïda de rouvrir des bases en Afghanistan; interdire aux talibans de monopoliser le pouvoir par la force.

Si al-Qaïda a encore des camps au Pakistan, elle n'en a plus en Afghanistan. Elle a été chassée de ce pays lors de l'offensive menée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. L'opération a été conduite par les États-Unis et leurs alliés d'un côté, par l'opposition afghane au régime taliban de l'autre. En cinq semaines, le pouvoir taliban — incarnation d'une des versions les plus obscurantistes de l'islam — a été défait.

On est à l'automne 2002. Au lieu de consolider la situation en Afghanistan, Washington va se lancer dans une autre guerre, celle d'Irak. Le front afghan est délaissé. Les talibans en ont profité, ils ont repris l'offensive — ils la poursuivent.

À l'aune de ce qu'avait promis George W. Bush, ces deux interventions — elles ont englouti 3000 milliards de dollars — sont des demi-échecs: l'Amérique n'a exporté ni à Kaboul ni à Bagdad les régimes modèles annoncés à grand renfort de «com». Ce ne sont pas des défaites militaires, ce sont d'abord des échecs politiques.