Assassinat de Rafic Hariri: le Tribunal spécial publie l’acte d’accusation

Beyrouth — Le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) a analysé une longue liste d’appels téléphoniques dans l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri avant d’établir un lien entre quatre membres du Hezbollah et l’attentat au camion piégé qui a coûté la vie à l’ancien premier ministre libanais en 2005. Mais aucun indice flagrant ni aucune preuve directe n’ont émergé dans le dossier, révèle l’acte d’accusation publié mercredi.

Ce document de 47 pages vise quatre membres du mouvement chiite soutenu par l’Iran, qui dément toute implication et refuse de livrer les suspects. Le Hezbollah se trouve actuellement en position de force à Beyrouth, dominant avec ses alliés le gouvernement libanais.

Parmi les suspects figure Moustafa Badreddine, 50 ans, soupçonné d’avoir fabriqué la bombe utilisée dans l’attaque de 1983 contre une caserne de l’armée américaine qui avait fait 241 morts. L’homme, commandant du Hezbollah, est accusé d’être le cerveau de l’attentat contre Rafic Hariri.

Les trois autres individus mis en cause sont Salim Ayyash, 47 ans, également connu sous le nom d’Abou Salim; Assad Sabra, 34 ans; et Hassan Oneissi, 37 ans, qui se fait désormais appeler Hassan Issa. Le parquet du TSL affirme qu’Ayyash dirigeait le commando et que les deux autres suspects sont à l’origine d’un faux message de revendication destiné à tromper les enquêteurs.

Le Liban étant apparemment dans l’incapacité d’arrêter les suspects, le tribunal pourrait juger par contumace les quatre hommes, que le président de la juridiction Antonio Cassese a récemment appelés à se rendre.

Selon l’acte d’accusation, qui révèle les détails d’une enquête sur une affaire minant le Pays du Cèdre depuis six ans, les assassins ont traqué Rafic Hariri dans ses moindres mouvements pendant plusieurs semaines afin d’établir une carte des déplacements du convoi du premier ministre et la localisation de sa voiture dans le cortège des véhicules.

Le 14 février 2005, ils ont fait sauter environ 2500 kilos d’explosifs cachés dans une camionnette garée près d’un hôtel sur une route côtière à Beyrouth.

La déflagration a coûté la vie à 23 personnes: Rafic Hariri, huit membres de son convoi, 13 passants et le kamikaze, dont l’identité n’a pas été établie. L’attentat a également fait 231 blessés.

Aucun élément de preuve direct

Le parquet du TSL reconnaît dans le préambule de l’acte d’accusation ne disposer d’aucun élément de preuve direct reliant les suspects à l’attaque, en dépit de plusieurs années d’investigations.

Le dossier repose dans une large mesure sur des preuves circonstancielles «qui opèrent logiquement par inférence et déduction et sont souvent plus fiables que les preuves directes susceptibles d’être altérées par la perte de souvenirs de première main ou par la déformation de déclarations de témoins oculaires», selon le document. De fait, l’acte s’appuie sur des appels téléphoniques établissant un lien entre les suspects et l’homicide, et soutient qu’un «réseau rouge» de téléphones portables a été utilisé par les auteurs de l’assassinat.

Les documents montrent plusieurs appels peu avant le crime puis un arrêt d’utilisation des téléphones deux minutes avant l’explosion. Les portables n’ont ensuite plus jamais servi. Les documents ont révélé un «usage coordonné de ces téléphones pour commettre l’assassinat».

Le chef du Hezbollah, Cheikh Hassan Nasrallah, cherche cependant depuis longtemps à mettre en doute la sécurité des réseaux de télécommunications au Liban et aura probablement recours aux éléments avancés par le tribunal pour semer un peu plus l’incertitude, le leader du Parti de Dieu considérant que le tribunal est le fruit d’un complot israélien contre le Pays du Cèdre.

En 2010, les autorités libanaises ont interpellé deux salariés d’une entreprise de téléphonie mobile, les soupçonnant d’espionner pour le compte d’Israël. Tous deux se trouvent encore en détention.

Le ministre des Télécommunications Charbel Nahhas a confirmé en novembre à la presse en compagnie d’experts qu’Israël était en mesure d’infiltrer le réseau de téléphonie mobile au Liban et pouvait manipuler appels téléphoniques et messages. Des allégations répétées par Nasrallah, qui soutient qu’Israël a mis sur écoute des membres du Hezbollah, ce qui lui aurait permis d’effectuer de faux appels, d’envoyer des SMS factices et de suivre les mouvements des propriétaires des téléphones.

Quels que soient les soupçons, le procureur du TSL Daniel Bellemare s’est félicité mercredi de la publication de l’acte d’accusation, estimant qu’il «répondait à de nombreuses questions» sur l’attentat. Cependant, «toute l’histoire ne sera révélée que dans la salle du tribunal où un procès ouvert, public, équitable et transparent aboutira à un verdict définitif», a-t-il observé.

Les alliés de Saad Hariri, fils du défunt premier ministre, ont eux salué sa publication. «Nous pensons que cela aboutira à la justice», a déclaré le parlementaire Mohammad Kabbani.

Saad Hariri a de son côté exhorté Nasrallah à livrer les suspects et coopérer avec le TSL. «Ce que l’on demande à la direction du Hezbollah c’est simplement de déclarer qu’elle rompt ses liens avec les accusés. Ce sera une prise de position historique dont tous les Arabes et Libanais se souviendront», a-t-il estimé dans un communiqué.