Irak - Un scrutin pour rompre avec le sectarisme ?

Un réfugié irakien vivant aux Émirats arabes unis s’est rendu voter hier à Dubaï.
Photo: Agence Reuters Mosab Omar Un réfugié irakien vivant aux Émirats arabes unis s’est rendu voter hier à Dubaï.

Les Irakiens iront aux urnes demain. L'issue de ces deuxièmes élections législatives de l'ère post-Saddam Hussein pourrait déterminer si leur pays est capable de surmonter le sectarisme et de trouver une certaine normalité, 22 mois avant le retrait complet des militaires américains.

Les attentats des derniers jours ont créé une inquiétante impression de déjà-vu. Si spectaculaire soit-elle, cette violence, qui fait écho à d'autres actes commis par intermittence en 2009, n'en masque pas moins deux réalités. La première, c'est que le paysage politique irakien s'est recomposé depuis les législatives d'il y a cinq ans. En fait, il paraît encore plus éclaté. La deuxième, c'est que l'Irak n'est quand même pas retombé dans le chaos sanglant qui avait suivi ce scrutin.

Le premier ministre sortant, Nouri al-Maliki, s'est brouillé avec la coalition de partis chiites qui l'avait porté au pouvoir en 2005. Aujourd'hui, il dirige un nouveau regroupement appelé État de droit, qui s'affiche pluraliste et qui compte, entre autres, quelques chefs sunnites connus pour leur opposition aux insurgés de type al-Qaïda. Ses anciens soutiens de l'Alliance irakienne unifiée (AIU), rebaptisée Alliance nationale irakienne (ANI), se sont efforcés, eux aussi, d'atténuer leur identité chiite en s'adjoignant quelques personnalités laïques ou associées à d'autres courants religieux, dont des sunnites.

Le virage vers l'inclusion et la tolérance relève sans doute plus de l'opportunisme politique que d'un changement de conviction sincère. Les élections provinciales et municipales de l'an dernier ont en effet montré que la carte sectaire fait moins recette qu'autrefois.

Morcellement

Éclaté, le paysage politique irakien le demeure certainement puisque les 18,9 millions d'électeurs doivent faire leur choix parmi plus de 6000 aspirants aux 325 sièges du Parlement de Bagdad. Ces candidats sont pour la plupart affiliés aux dizaines de partis inscrits, lesquels sont regroupés ou non au sein d'alliances. Cela laisse présager de longues négociations avant la formation d'un nouveau gouvernement.

La coalition que dirige le premier ministre sortant se veut inclusive, comprenant des personnalités arabo-sunnites et kurdes, mais elle reste dominée par le Dawa, le parti religieux de M. al-Maliki, qui tenait, encore récemment, un discours assez sectaire et qui a longtemps résisté aux demandes de désarmement des milices chiites. Ses adversaires lui reprochent en outre d'être aligné sur l'Iran.

Le même reproche peut être adressé à l'Alliance nationale irakienne, qui compte en son sein des personnalités et des groupes aussi divers que le mouvement de Moqtada al-Sadr, le bouillant activiste chiite au discours populiste et antiaméricain, le Conseil suprême islamique irakien, principal parti chiite fondé à Téhéran en 1982, et la Conférence nationale irakienne d'Ahmad Chalabi, l'ancien favori des faucons de Washington, devenu l'un des atouts de l'Iran à Bagdad.

Le flambeau du nationalisme laïque est surtout porté par le Mouvement national irakien dirigé par Iyad Allaoui, celui qui avait dirigé le gouvernement intérimaire sous tutelle américaine en 2004. M. Allaoui est chiite, mais il a déjà milité au parti Bass. Cette étiquette lui colle encore à la peau même si ses différends avec Saddam Hussein l'avaient contraint à l'exil à la fin des années soixante-dix.

Le Kurdistan

Au Kurdistan, la coalition regroupant les deux grands partis traditionnels, le PDK et l'UPK, devrait faire le plein de votes, mais un nouveau parti, appelé Changement, tente de briser le duopole qu'exercent, grâce à un népotisme affiché, les tribus Barzani et Talabani.

«On ne peut absolument pas prédire le résultat de ces élections. Ce n'était pas le cas en 2005 et ce n'est le cas dans aucun autre pays arabe à l'heure actuelle. C'est important de le noter», souligne Louay Bahri, ancien chercheur au Middle East Institute de Washington, qui enseigne aujourd'hui la science politique à l'Université du Tennessee.

En 2005, la minorité arabo-sunnite, qui représente environ 20 % de la population irakienne, avait massivement boycotté le processus électoral. Il en a résulté un Parlement dominé par l'AIU chiite, alliée aux grands partis kurdes.

D'anciens baasistes, des membres présumés d'al-Qaïda et certains chefs de tribu arabo-sunnites ont ensuite mené une guérilla contre l'occupant américain et contre le nouveau pouvoir dominé par les chiites. Cette insurrection, qui avait les allures d'une guerre civile doublée d'une guerre de religions, s'est essoufflée vers la mi-2007.

Certains leaders sunnites ont accédé au conseil des ministres, qu'ils ont ensuite quitté quand ils se sont aperçus qu'on ne tenait pas compte de leurs revendications.

«Les sunnites comprennent l'erreur qu'ils ont commise en boycottant le scrutin de 2005. Ils participent à celui de cette année avec beaucoup d'enthousiasme», explique le politologue Louay Bahri, qui est d'origine irakienne.

La minorité sunnite ne boudera probablement pas les urnes demain, même si plusieurs candidats issus de cette communauté ont été disqualifiés en janvier à cause de liens présumés avec le Baas, l'ancien parti de Saddam Hussein.

Tensions

L'Irak reste traversé par des tensions entre ses groupes ethniques (Arabes, Kurdes et Turcomans) et religieux: musulmans chiites et sunnites, auxquels s'ajoute une minorité chrétienne, de plus en plus souvent visée par des attentats.

Les pays voisins poursuivent leurs intérêts dans cet Irak doté des quatrièmes réserves de pétrole en importance dans le monde: la Turquie, qui veut protéger la minorité turcomane tout en freinant les visées indépendantistes des Kurdes; l'Iran, qui souhaite un gouvernement irakien ami en période d'affrontement avec l'Occident; et l'Arabie saoudite, qui veut, justement, contrer l'influence iranienne dans la région.

Les partis irakiens font campagne sur divers thèmes qui deviennent autant de slogans: sécurité, éducation, santé, halte à la corruption, relance de la production pétrolière. En général, ils ne se donnent pas la peine de présenter des programmes concrets, à l'exception possible du petit parti communiste renaissant.

«La question sera de savoir si le prochain gouvernement sera capable de s'attaquer aux nombreux problèmes du pays, dont le sectarisme et la politisation des institutions, et s'il sera disposé à le faire», affirmait l'International Crisis Group dans son dernier rapport sur l'Irak.