Les leçons du conflit en Afghanistan

Les soldats de l’ISAF ont longtemps ignoré la culture des Afghans.
Photo: Agence Reuters Massoud Hossaini Les soldats de l’ISAF ont longtemps ignoré la culture des Afghans.

Huit ans et demi après le début du conflit en Afghanistan, l'OTAN et ses pays membres tirent les difficiles leçons d'une guerre nouveau genre. Pour l'alliance militaire, les transformations s'annoncent majeures.

Le Canada et ses alliés de l'OTAN ont débarqué en Afghanistan sans expérience contre-insurrectionnelle, mais, surtout, en négligeant certains détails qui ont finalement empêché la mission de progresser.

Un exemple parmi d'autres: lorsque les soldats canadiens ont pris position dans la dangereuse région de Kandahar en 2006, dans le sud de l'Afghanistan, leurs principaux interprètes étaient d'origine tadjik, une ethnie du Nord qui n'a rien à voir avec la majorité pachtoune du Sud! Quatre ans plus tard, Chris Alexander s'arrache encore les cheveux de la tête quand il y pense. Lui qui a été neuf ans en Afghanistan, d'abord comme ambassadeur canadien, puis comme numéro deux de l'ONU, n'en revient toujours pas.

«Le Canada et tous les pays de l'OTAN ont fait un très mauvais travail dans la gestion des interprètes locaux», a affirmé Chris Alexander cette semaine, lors de son passage à Ottawa, où il a été invité à prononcer un discours à la Conférence des associations de la défense. Délesté de son devoir de réserve diplomatique depuis qu'il a quitté la fonction publique canadienne, il ne s'est pas gêné pour dire la vérité crue aux militaires et hauts fonctionnaires réunis dans la salle.

«Après avoir compris que des Tadjiks dans le Sud, ça ne sert à rien, le Canada a engagé des Pachtouns de la diaspora afghane, soit des gens qui revenaient au pays après des années à l'extérieur, poursuit-il. Or ces personnes ne connaissaient pas les subtilités du terrain. Pendant très longtemps, notre connaissance de la culture locale était très faible.»

Un rôle crucial

Si la situation du Canada s'est améliorée à Kandahar dans les dernières années, plusieurs pays de la coalition négligent encore le rôle crucial des interprètes. «Dans les ambassades à Kaboul, ça fait dur, dit M. Alexander. Les traducteurs pachtouns sont rares, alors que c'est la majorité de la population et que c'est l'ethnie des talibans. L'ambassade qui a les meilleurs interprètes pachtouns, c'est la Russie, qui a été en guerre dans ce pays! Ce n'est pas normal.»

Chris Alexander — qui sera candidat conservateur aux prochaines élections fédérales — ajoute deux domaines où la coalition a échoué: la gouvernance et le secteur privé. «Il n'y a toujours pas de programme national pour aider la bonne gouvernance en Afghanistan, dit-il. Tant que ce ne sera pas en place, la communauté internationale va être dans le trouble, car la corruption est un problème majeur.» Il déplore aussi l'absence d'un plan pour aider les entreprises privées à prendre leur envol. «Il faut des investissements privés. Ça devrait faire partie de la stratégie de retrait des pays occidentaux», dit-il.

Vaste plan de réforme

Le manque de connaissances concernant la culture locale et les langues du pays a fait partie des problèmes de l'OTAN, reconnaît le lieutenant-général James Soligan, qui est chef de cabinet adjoint au Département de la transformation de l'OTAN, à Bruxelles. Il était au même événement à Ottawa cette semaine.

Le lieutenant-général Soligan était justement venu présenter les leçons que l'OTAN a tirées de sa mission en Afghanistan et les transformations qui vont suivre pour adapter l'Alliance à ces conflits de type guérilla. Le programme est vaste. «L'OTAN était prête pour la guerre froide, mais on n'a jamais eu à combattre. Le contexte a changé et il faut s'adapter», a-t-il dit.

L'Alliance s'est attiré de virulentes critiques dans le passé, notamment de la part de l'ancien chef d'état-major des Forces canadiennes, Rick Hillier. Dans son autobiographie parue en octobre, Hillier raconte l'incompétence de l'OTAN en Afghanistan. «Ils [les généraux de l'OTAN à Bruxelles] n'avaient aucune stratégie, aucune idée sur ce qu'ils voulaient accomplir, aucune direction politique et très peu de forces militaires. C'était catastrophique.»

James Soligan a semblé donner raison aux critiques. «Si nous ne changeons pas nos manières de faire, nous sommes condamnés à l'échec dans les prochaines missions. Il faut une organisation flexible et adaptée à chaque situation», a-t-il affirmé.

C'est pourquoi l'OTAN a lancé une grande réflexion sur ses structures dans les dernières semaines, a raconté le lieutenant-général Soligan. «Là où on a le plus de travail à faire, c'est pour s'adapter aux longues missions», précise-t-il.

Les principales transformations qu'on souhaite réaliser sont les suivantes:

- Adapter la structure pour pouvoir soutenir de plus petites unités dispersées sur le terrain.

- Développer une doctrine et une structure pour aider à entraîner les forces de sécurité locales.

- Améliorer la compatibilité et la manière de travailler avec d'autres partenaires,

notamment l'ONU et l'Union européenne.

- Mieux partager l'information avec les partenaires.

- Améliorer la connaissance de la langue et des cultures locales lors d'une mission.

- Améliorer la coopération avec la société civile locale.

- Être plus efficace pour contrer une insurrection.

- Améliorer l'efficacité pour contrer les engins explosifs improvisés.

À plus long terme, l'OTAN veut aussi améliorer ses pratiques et la gestion des conséquences dans le domaine des armes de destruction massive et de la menace nucléaire. Un vaste programme qui prendra du temps à l'équipe chargée de mener ces transformations, prévient James Soligan. «Il faut devenir comme une équipe de football qui s'adapte et change de stratégie en fonction de l'adversaire. On peut utiliser certains spécialistes dans des circonstances spéciales, mais en bout de piste, on reste une seule équipe qui joue ensemble», a-t-il dit.