Crise des otages en Iran - L'ambassadeur canadien était un agent de la CIA

L'ex-ambassadeur du Canada à Téhéran, Ken Taylor
Photo: Réjean Meloche, archives du Devoir L'ex-ambassadeur du Canada à Téhéran, Ken Taylor

Le 30 novembre 1979, le président américain Jimmy Carter s’entretient longuement au téléphone avec le premier ministre du Canada, Joe Clark. La crise des otages américains, coincés dans l’ambassade des États-Unis à Téhéran, fait rage depuis le 4 novembre. Le personnel américain en Iran est mis hors de combat par l’opération violente des étudiants iraniens, à la solde du nouveau pouvoir autoritaire en Iran. Mais Washington a besoin de renseignements sur le terrain pour préparer la libération des otages et mener la suite des opérations. Le pays est hostile et les États-Unis ne peuvent ni envoyer ni faire sortir des Américains d’Iran.

L’homme qui fournira ces renseignements, c’est Ken Taylor, l’ambassadeur du Canada en Iran. Son travail mènera à la tentative avortée de libération de la cinquantaine d’otages de l’ambassade américaine, l’opération Eagle Claw, en avril 1980. Ken Taylor devient officiellement espion de la CIA après le coup de téléphone de Jimmy Carter à Joe Clark, qui scelle l’entente secrète.

Cette information inédite, véritable coup de tonnerre dans le monde feutré de la diplomatie internationale, est contenue dans le livre «Notre homme à Téhéran – Ken Taylor, la CIA et la crise iranienne des otages», écrit par l’historien Robert Wright, de l’Université Trent. Le bouquin arrive en librairie cette fin de semaine. Le Devoir et le Globe and Mail publient en exclusivité des extraits du livre dans leur édition de samedi.

Selon l’auteur, Ken Taylor a accepté l’invitation des Américains «sans hésiter». «Il savait qu’il avait le soutien de ses plus proches collègues à Ottawa, de l’establishment du renseignement canadien et du premier ministre lui-même. À partir de ce moment, le nombre des Canadiens qui surent que Taylor avait accepté de recueillir et de transmettre de l’information aux États-Unis ne se compta jamais à peine plus que sur les doigts d’une main», écrit Robert Wright, qui raconte en détails cette saga dans son livre publié en français aux Éditions de l’Homme.

Modeste contribution

En entrevue, Ken Taylor confirme les propos du livre, auquel il a eu accès avant la parution. «J’ai vu ça [la prise d’otages] comme quelque chose qui n’était pas correct. Tout ce que je pouvais faire pour contribuer modestement à une solution, j’étais prêt à le faire», a-t-il dit au Globe and Mail cette semaine, en vue de la parution des textes. «Je sentais que je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était.»

N’empêche, les risques étaient nombreux. Et s’il était pris en flagrant délit d’espionnage? «Les Iraniens ne l’auraient pas toléré. Les conséquences auraient pu être importantes», dit-il.

Pendant les mois où Taylor travaille à la fois comme ambassadeur canadien et espion de la CIA, soit entre novembre 1979 et janvier 1980, il doit notamment recueillir une mine d’informations sur la situation autour de l’ambassade américaine.

«L’une des premières choses demandées a été de surveiller quotidiennement l’ambassade américaine pour déterminer le nombre de gardes postés à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. Quelles armes utilisaient-ils? De quelles autres munitions disposaient-ils? Quelle était leur puissance de feu? Avait-on placé des officiers de tir autour de l’ambassade? À quel moment s’effectuait le changement de la garde et quelle était la routine adoptée par les gardiens de la révolution à l’intérieur et autour de l’enceinte de l’ambassade?», peut-on lire dans l’extrait que Le Devoir publie dans sa page Idées.

Ken Taylor a aussi eu la responsabilité de trouver un endroit à Téhéran où cacher l’unité de la Force Delta, soit les forces spéciales américaines qui exécuteront l’assaut sur l’ambassade. Il sera aussi chargé de trouver les véhicules pour transporter les militaires et les otages libérés.

L’ambassadeur-espion obtiendra de l’aide, notamment de la part de Jim Edward, le chef de la sécurité à l’ambassade canadienne. Il devient le bras droit de Taylor et de facto un agent de la CIA également.

Droit de veto

Ken Taylor était véritablement en charge des activités d’espionnage des États-Unis en Iran, au point où il avait un droit de veto sur certaines décisions qui émanaient directement du quartier général de la CIA, à Langley, en Virginie. En décembre 1979, lorsque les États-Unis réussissent à envoyer un agent de la CIA pour prêter main-forte à Taylor et Edward, Ken Taylor le rejette, jugeant qu’il est inapte à cette tâche.

Les États-Unis devront envoyer un autre agent de la CIA en Iran, quelques semaines plus tard. Il reçoit alors l’approbation de Taylor et devient «Bob», le troisième homme de Washington à Téhéran. «Bob» s’installera à l’ambassade canadienne, sous la supervision de Ken Taylor.

Pendant toute cette période, les notes de service secrètes et les analyses de Ken Taylor parviendront à Washington par l’entremise d’Ottawa, qui reçoit les transmissions encodées avant de les acheminer au sud de la frontière. Louis Delavoie, directeur de la division de l’analyse du renseignement au gouvernement Canadien (avec l’aide de Pat Black, un assistant), sera le seul autorisé à contrôler le flot d’informations.

Secret bien gardé

Jamais le rôle de Ken Taylor comme agent de la CIA n’avait été révélé. Il était l’un des secrets les mieux gardés de la diplomatie canadienne. Et pour cause, puisque l’embauche d’un diplomate canadien dans un rôle d’espion pour une nation étrangère est exceptionnelle, sinon unique.

En entrevue, Ken Taylor affirme être le premier surpris que cette histoire sorte aujourd’hui. «Ça fait 30 ans que c’est secret et je pensais que ce serait encore secret pendant 30 ans!», dit-il. Mais lorsque le ministère des Affaires étrangères lui a donné la permission de parler avec l’historien Robert Wright, il n’a pas hésité à déballer son sac.

L’ancien ambassadeur-espion affirme ne jamais avoir eu vraiment peur d’être coincé par les Iraniens, sauf à un moment précis: quand Jim Edward et sa conjointe d’origine iranienne, Layla, ont été détenus et questionnés pendant cinq heures par les Gardes de la révolution iranienne, réputés pour ne pas faire dans la dentelle. Ils ont finalement tenu le coup sans révéler les activités d’espionnage.

Robert Wright écrit que le sang-froid et l’efficacité hors norme de Ken Taylor a séduit les Américains, cruellement en manque de ressources dans ce pays hostile. «L’ambassadeur Ken Taylor s’était lentement mais sûrement attiré les confidences des responsables du service de renseignement américain depuis la prise de l’ambassade, gagnant leur confiance et leur respect à chaque étape», peut-on lire dans le livre.

Un héros

Ken Taylor est déjà un héros aux États-Unis, puisque son rôle pour aider les ressortissants américains en Iran lors de cette crise est bien connu. Si son rôle d’agent de la CIA était demeuré secret à ce jour, sa bravoure pour sauver six Américains de la capture est plus documentée.

Le 4 novembre 1979, six membres de l’ambassade américaine ont réussi à fuir les ravisseurs iraniens, trouvant refuge auprès du Canada et de Ken Taylor. Jusqu’à la fin du mois de janvier 1980, Ken Taylor et sa femme, ainsi que l’agent principal de l’immigration à l’ambassade du Canada, John Sheardown, cacheront les six Américains pour éviter qu’ils ne tombent aux mains du nouveau régime autoritaire de Téhéran.

Le premier ministre Joe Clark et la ministre des Affaires étrangères, Flora MacDonald, furent parmi les rares au courant du stratagème. Même le personnel de la résidence officielle canadienne, où étaient cachés les Américains, n’était pas au courant, puisque Ken Taylor a fait passer les Américains pour des touristes canadiens qui auraient demandé refuge au milieu du chaos de la capitale iranienne.

Le 27 janvier 1980, utilisant de faux passeports canadiens, les Américains ont finalement pu sortir de Téhéran sains et saufs. Quelques heures plus tard, le Canada fermait son ambassade. La prise d’otage va finalement durer 14 longs mois, prenant fin en janvier 1981.

Robert Wright écrit : «En janvier 1980, au moment où l’ambassadeur Taylor quitta Téhéran, le chah était en exil, Khomeiny allait célébrer le premier anniversaire de son retour triomphal, la révolution islamique qu’il avait souhaitée avait eu lieu et cinquante-trois diplomates américains amorçaient leur quatrième mois de détention aux mains des rebelles iraniens.»

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