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Un système iranien à bout de souffle

L’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad a mis au jour les dissensions au sein du pouvoir politique iranien.
Photo: Agence Reuters L’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad a mis au jour les dissensions au sein du pouvoir politique iranien.

L'organe chargé de valider les résultats électoraux a écarté hier toute allégation de fraude lors du scrutin présidentiel du 12 juin. La réélection du président sortant, le conservateur Mahmoud Ahmadinejad, a donné lieu à une vague de protestations comme l'Iran n'en avait pas connu depuis 30 ans. Les événements des dernières semaines révèlent en outre de sérieuses lézardes au sein de la République islamique.

Les manifestations de masse ont cessé à Téhéran. Au prix d'un nombre encore indéterminé de vies humaines, la police et les miliciens fidèles au pouvoir ont mis fin cette semaine aux grands rassemblements qui s'étaient succédé quotidiennement après l'annonce de la réélection du président conservateur, Mahmoud Ahmadinejad, le 13 juin.

Le principal candidat défait, Mir Hossein Moussavi, a demandé à ses partisans de ne plus risquer leur vie en défilant dans la rue, tout en promettant de poursuivre par d'autres moyens la lutte pour faire annuler l'élection qu'il juge truquée. Les contestataires se sont mis à crier sur les toits «Allahou Akbar!» (Dieu est grand), imitant en cela le mouvement populaire qui avait fait tomber le shah en 1979.

Arrestation par centaines, bastonnades, passages à tabac, menaces, meurtres, dénonciation de complots étrangers, muselage de la presse, tout indique que le «pouvoir» se sent menacé ou, du moins, qu'il est en train de se lézarder. Si opaque soit-il, le système mis en place en 1979 n'arrive plus à cacher ses dissensions internes.

«Le guide [suprême Ali Khamenei] a commis une erreur politique fatale en annonçant de façon précipitée la réélection d'Ahmadinejad, créant ainsi beaucoup de ressentiment», croit Mohammad-Reza Djalili, professeur à l'Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Il aurait pu laisser un petit espace de liberté lors d'une élection disputée de toute façon entre hommes du système.»

Mir Hossein Moussavi, qui a choisi le vert (la couleur de l'islam) pour mener sa campagne, n'a jamais remis en question l'ordre constitutionnel (la République islamique et ses institutions). Il n'est même pas décrit comme un réformateur — cette étiquette a plutôt été accolée à Mehdi Karroubi, candidat ayant obtenu moins de 1 % des voix —, tout au plus comme un conservateur modéré.

Pendant la campagne électorale, il a promis de s'attaquer aux problèmes socioéconomiques tels que le chômage, l'inflation et la corruption, de refréner la police des moeurs et de rompre avec la démagogie négationniste et antioccidentale de Mahmoud Ahmadinejad.

Des amis et des ennemis

Mais rien n'indique que, sur des questions aussi importantes que le programme nucléaire, il suivrait une politique très différente de celle d'Ahmadinejad.

Homme du système, Moussavi l'est au moins autant qu'Ahmadinejad, ce qui lui a permis de se faire des amis, mais aussi des ennemis. Il avait été premier ministre sous la présidence de l'actuel Guide suprême, Ali Khamenei, dans les années 1980. En comparaison, Mahmoud Ahmadinejad n'avait jamais exercé d'autre charge politique importante que la mairie de Téhéran avant de devenir président. En revanche, il a déjà fait partie des Gardiens de la révolution, l'armée parallèle créée par le fondateur de la République islamique, l'ayatollah Ruhollah Khomeiny.

Ce curriculum vitae lui a valu la faveur du Guide actuel, qui voit probablement en lui un poulain plus malléable que Moussavi. Encore que la personnalité d'Ahmadinejad demeure assez énigmatique.

Avant même l'élection, Khamenei avait indiqué sa préférence pour Ahmadinejad, même s'il s'en défend aujourd'hui. Dans les heures qui ont suivi le scrutin, alors que se multipliaient les soupçons quant au déroulement du scrutin, le Guide suprême a proclamé la victoire du président sortant, perdant aux yeux d'une bonne partie de la population son statut d'arbitre au-dessus de la mêlée.

Certains manifestants sont allés jusqu'à crier «Mort au Guide», ce qui ne s'était jamais vu depuis la création de l'institution.

Des centaines d'arrestations ont été effectuées au cours de la semaine. La violence aurait coûté la vie à une vingtaine de manifestants et à quelques miliciens, selon les autorités, mais le bilan serait beaucoup plus lourd selon divers médias occidentaux, qui citent surtout des blogues difficiles à vérifier.

Inquiétudes

Les gens qui avaient participé avec enthousiasme au mouvement de protestation la semaine dernière se montrent aujourd'hui beaucoup plus inquiets, nous indiquent diverses sources. Ils hésitent de plus en plus à inscrire des blogues ou même à utiliser leurs téléphones, qui avaient merveilleusement servi à la mobilisation et à la circulation de l'information mais qui sont devenus des outils d'espionnage pour les policiers.

Tout au long de la crise, le Guide suprême et d'autres responsables ont répété qu'ils ne céderaient pas à la pression de la rue. Les gouvernements et les médias occidentaux ont été accusés de soutenir le mouvement de protestation, ce qu'ils ont bien sûr nié. Les responsables des services de renseignement ont même affirmé avoir déjoué plusieurs attentats dans les jours précédant l'élection.

Il est trop tôt pour dire si le système actuel tire à sa fin. «À ce stade, l'édifice est ébranlé. Il y a des fissures qui seront très difficiles à colmater. Ce n'est pas le commencement de la fin, mais le commencement du commencement», croit Mohammed-Reza Djalili.

Les manifestations de masse ont cessé, mais l'ampleur apparente de la fraude électorale et l'arrogance du camp Ahmadinejad risquent de radicaliser l'opposition. La présence massive des forces de sécurité dans les rues indique en tout cas que le pouvoir craint des débordements de la part de nombreux électeurs qui, après avoir cru au changement par les urnes, se sentent aujourd'hui floués.

Représentativité et légitimité

«En Iran, une élection n'a pas pour objectif la représentativité, mais seulement la légitimation, puisque les candidats sont présélectionnés, note M. Djalili. Mais comme le scrutin est mis en cause par une grande partie des gens qui ont voté, c'est à un processus de déligitimation sans précédent du pouvoir qu'on assiste.»

Les Iraniens ont voté le vendredi 12 juin, après une campagne électorale qui avait soulevé beaucoup d'enthousiasme. Déjà, dans les heures qui ont suivi la fermeture des bureaux de scrutin, la publication hâtive de résultats partiels, sans indication de leur provenance, avait paru suspecte. Le lendemain, les résultats officiels donnaient Mahmoud Ahmadinejad vainqueur, avec 62,6 % des voix contre 33,8 % pour Mir Hossein Moussavi.

De nombreux indices tendent à établir que des fraudes massives ont eu lieu, ou du moins à semer des doutes, que l'opacité du système électoral n'est pas de nature à dissiper.

D'ailleurs, dans un premier temps, les hauts responsables du régime ont dû admettre que des irrégularités importantes avaient eu lieu dans plusieurs villes, sans que cela remette toutefois en question la réélection d'Ahmadinejad.

Des taux de participation dépassant à certains endroits 100 % des citoyens en âge de voter donnent à croire qu'une vaste opération de bourrage des urnes a eu lieu. Cette pratique est rendue d'autant plus facile que l'Iran ne dispose pas de listes électorales à proprement parler et que les électeurs ne sont pas obligés de voter près de leur domicile.

Hier, le Conseil des gardiens de la révolution a semblé vouloir clore le débat en affirmant que l'élection n'avait été entachée d'aucune fraude, tout au plus de «quelques irrégularités mineures».

Après s'être exprimée dans la rue, l'opposition attend aujourd'hui de voir quels gestes feront Mir Hossein Moussavi et ses alliés au sein de la classe politique, dont deux anciens présidents, Mohammad Khatami et Ali Hachemi Rafsandjani.

Le premier est considéré comme un réformiste. L'orientation politique du second a varié au fil des années, mais il a la réputation d'être richissime et d'avoir beaucoup d'influence chez les ayatollahs.