Iran: l'élection qui peut faire la différence

Une partisane de l’ancien premier ministre Mir Hossein Moussavi photographiée hier lors d’un rassemblement pré-électoral au stade de Téhéran.
Photo: Agence Reuters Une partisane de l’ancien premier ministre Mir Hossein Moussavi photographiée hier lors d’un rassemblement pré-électoral au stade de Téhéran.

À quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, les Iraniens du Canada ont les yeux tournés vers les chaînes satellites et l'Internet pour observer la campagne, et certains d'entre eux s'organisent, surtout à Montréal et à Toronto, pour pouvoir se rendre en autocar jusqu'à l'ambassade de la République islamique à Ottawa afin de voter vendredi pour l'un des quatre candidats, comme a pu le constater Le Devoir.

Pasha, un étudiant iranien de 27 ans, ne sait pas encore s'il votera pour Mehdi Karroubi, l'ancien président réformateur du Parlement, ou pour l'ancien premier ministre Mir Hossein Moussavi, considéré comme le principal candidat modéré.

Mais il sait déjà pour qui il ne votera pas: Mahmoud Ahmadinejad, le président sortant. «Le plus important, c'est qu'Ahmadinejad ne devienne pas président», confie-t-il. «Et si tout se passe bien, Rezaï ne sera pas élu non plus», rajoute Pasha, en parlant du quatrième candidat, Mohsen Rezaï, un conservateur qui a dirigé les Gardiens de la révolution et à qui la majorité des analystes prédisent la défaite.

L'étudiant estime faire les frais des discours radicaux de M. Ahmadinejad dans sa vie de tous les jours, ici au Canada. «Quand on parle en public maintenant, on ressent de la gêne lorsqu'on dit qu'on est iranien à cause des propos controversés tenus par le gouvernement conservateur», explique-t-il. Il montera donc dans un des autobus nolisés par des membres de la communauté iranienne pour aller voter à Ottawa.

Des étudiants Iraniens ont même créé un site Internet en farsi, qui indique que deux autocars quitteront Montréal pour Ottawa le 12 juin. Ils seront rejoints devant l'ambassade par plusieurs autocars en provenance de Toronto, affirme Mahdi Takaffoli, un étudiant de l'Université Ryerson. «Jusqu'à maintenant, on a déjà 250 personnes qui ont réservé», explique M. Takaffoli, qui s'est impliqué dans ce projet. Il se dit extrêmement surpris d'un tel engouement et précise que d'autres groupes sont en train de s'organiser à Toronto, mais aussi à Waterloo, pour se rendre à l'ambassade afin d'élire le prochain président au suffrage universel direct. «Et beaucoup viendront aussi en utilisant leur propre moyen de transport», prévoit M. Takaffoli.

Exaspérés

L'écrivain et journaliste irano-américain Hooman Majd, qui a récemment contribué au dossier spécial sur l'Iran du magazine Newsweek et de la chaîne NBC, s'attend à voir plus d'expatriés se rendre aux urnes lors du prochain scrutin, par comparaison à l'élection de 2005. «Je pense que cette fois-ci, il va y en avoir beaucoup plus, car il y a plus d'intérêt pour les élections», constate M. Majd, qui a été l'interprète de M. Ahmadinejad lors de son discours au siège des Nations unies en 2008, à New York.

D'après M. Majd, 60 % des Iraniens s'étaient présentés aux urnes en 2005, mais le taux de participation n'avait été que de 4 % chez les expatriés. Lui n'avait compté qu'une cinquantaine d'électeurs lorsqu'il était allé voter il y a quatre ans, dans le bureau de la représentation iranienne aux Nations unies.

Il estime que ces chiffres pourraient augmenter vendredi, car nombre d'Iraniens sont exaspérés par la politique étrangère de leur président, et aussi de sa mauvaise gestion de l'économie. M. Majd, lui, votera pour Mir Hossein Moussavi.

Mais il reste que la très grande majorité des Iraniens expatriés n'iront pas voter: tous ne peuvent se rendre aux différentes représentations diplomatiques et surtout, beaucoup estiment qu'il faudrait carrément changer de système politique.

Arash, étudiant à l'Université York, à Toronto, ne votera pas. Il dit avoir entendu que certains comptaient s'organiser pour amener les électeurs en bus jusqu'à Ottawa. «Moi, je ne veux pas voter, même un bulletin blanc. Car cela reviendrait à dire que j'approuve le système [...]. Même si j'étais en Iran, je ne voterais pas», affirme-t-il.

Il estime que l'élection ne va rien changer à la situation politique en Iran. «Ça ne va rien changer que 50 personnes prennent le bus pour aller voter. Ça va plaire au gouvernement et faire de la pub pour la République islamique», dit-il.

Un vrai débat

Néanmoins, la campagne électorale est inédite. Pour la première fois, les candidats ont débattu en direct à la télévision. Soixante pour cent des 71 millions d'Iraniens auraient regardé le débat entre Karroubi et Ahmadinejad samedi dernier, selon la télévision de la République islamique.

Mais c'est le débat de vendredi dernier entre les candidats Ahmadinejad et Moussavi qui a fait couler le plus d'encre. M. Moussavi a accusé le président sortant d'«extrémisme» ayant un penchant pour la «dictature», et estime que ce dernier mettrait «le pays en danger».

M. Ahmadinejad a quant à lui exhibé le dossier universitaire de la femme de M. Moussavi, Zahra Rahnavard, accusant celle-ci d'avoir obtenu son doctorat sans avoir passé les examens nécessaires. Cette dernière menace aujourd'hui de poursuivre M. Ahmadinejad en justice pour «ses mensonges». Du jamais vu dans les annales de la politique iranienne, où les femmes des candidats restent en retrait de la campagne.

«C'est vraiment intéressant pour les Iraniens, car ils n'ont jamais vu quelque chose de la sorte», explique M. Majd, évoquant la virulence des débats. Les rues de Téhéran, une ville de plus de 10 millions d'habitants, ont connu un calme rare pendant que des millions d'Iraniens regardaient ce débat. «Je pense que les Iraniens en Iran, mais aussi ceux qui sont à l'étranger, sentent que leur vote peut faire la différence cette fois-ci», conclut M. Majd.

À voir en vidéo