Conférence sur l'Afghanistan - L'Iran vole la vedette à La Haye

C’est la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, qui a donné le ton, hier, à La Haye.
Photo: Agence Reuters C’est la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, qui a donné le ton, hier, à La Haye.

La Haye — Plus de 700 délégués de 72 pays et huit organisations internationales se sont retrouvés hier dans une conférence exceptionnelle à La Haye, aux Pays-Bas, pour concerter leurs efforts afin d'aider l'Afghanistan. Mais c'est l'Iran qui a volé la vedette puisque pour la première fois depuis depuis des lustres, un de ses ministres était assis à la même table qu'un secrétaire d'État américain.

Accueillant exceptionnellement l'Iran, mais aussi le Pakistan, la Russie et la Chine, la conférence a permis de confirmer l'accueil favorable que reçoit à travers le monde la nouvelle stratégie américaine annoncée la semaine dernière par Barack Obama et destinée à impliquer les pays de la région.

Même si l'Iran s'est opposé comme on s'y attendait à l'envoi de 17 000 soldats américains supplémentaires en Afghanistan, cela n'a pas empêché la diplomatie américaine de tenter à La Haye quelques approches audacieuses en direction de cet ancien membre de «l'axe du mal». Fait exceptionnel, en marge de la conférence, l'émissaire américain en Afghanistan, Richard Holbrooke, a rencontré brièvement le vice-ministre des Affaires étrangères, Mohammad Mehdi Akhoundzadeh. L'entretien a été qualifié de cordial. Une lettre a aussi été remise en main propre aux représentants iraniens sollicitant l'aide du gouvernement pour permettre le retour de trois citoyens américains retenus en Iran (Robert Levinson, Roxana Saberi et Esha Momeni). Ce geste est interprété par la plupart des observateurs comme une main tendue à Téhéran afin de lui permettre de faire elle aussi un pas vers la réconciliation. Hillary Clinton a vu dans ces deux initiatives le «signe positif d'une coopération future».

Coprésidée par le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, la conférence a été qualifiée par le représentant spécial de l'ONU, Kai Eide, de «solide manifestation politique» permettant d'amorcer un processus de «réconciliation nationale». L'autre coprésident, le ministre des Affaires étrangères néerlandais, Maxime Verhagen, y a vu quant à lui une façon pour la communauté internationale de «redonner du souffle à son engagement».

Nouvelle stratégie américaine

Tout au long de la rencontre, c'est la nouvelle secrétaire d'État américaine qui a donné le ton. Hillary Clinton, qui avait elle-même proposé cette conférence, a rappelé qu'elle était le reflet de la nouvelle stratégie de Barack Obama, fondée sur la collaboration et la consultation. Dans l'avion qui la conduisait à La Haye, la secrétaire d'État n'a pas hésité à annoncer la mise au rancard de la formule de la «guerre contre le terrorisme» née après le 11 septembre 2001. «L'administration a cessé d'utiliser cette formule et je pense que c'est significatif», a-t-elle déclaré.

En ouverture, elle a lancé un appel à aider l'Afghanistan à se donner d'ici 2011 une armée de 134 000 soldats et une force policière de 82 000 hommes. Il faut, dit-elle, «offrir une forme honorable de réconciliation et de réintégration» aux combattants prêts à abandonner la violence. Hillary Clinton a mis l'accent sur le développement de l'agriculture, la lutte contre «le cancer de la corruption» et la tenue en août d'élections «ouvertes, libres et équitables». Les États-Unis ont d'ailleurs annoncé qu'ils fourniront 40 millions de dollars pour aider à la tenue du scrutin. «La lutte du Pakistan contre l'extrémisme est une partie intégrante de notre combat en Afghanistan», a conclu Hillary Clinton.

Sans mentionner les États-Unis, le vice-ministre des Affaires étrangères iranien a offert la collaboration de son pays pour lutter contre le trafic de drogues. Mohammad Mehdi Akhoundzadeh a souhaité que les sommes qui servent aujourd'hui à l'intervention américaine soient dirigées vers la formation de militaires et de policiers afin d'«afghaniser» le conflit. Il a enfin rappelé que l'Iran avait accueilli trois millions de réfugiés afghans et qu'il a un intérêt évident à sécuriser la région.

Saluant la nouvelle stratégie intégrée de Barack Obama, le président afghan, Hamid Karzaï, s'est déclaré ouvert au dialogue avec toutes les forces d'opposition qui n'ont pas de liens avec Al-Qaïda et qui sont prêtes à accepter la nouvelle constitution du pays.

De son côté, le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a salué la «nouvelle écoute» et la «nouvelle stratégie» américaine. Opposé à l'envoi de nouveaux soldats français, Paris a néanmoins accepté de faire passer son aide de 15 à 60 millions de dollars. «Nous avons quelques mois devant nous pour réussir», a dit Bernard Kouchner. La France prend aussi l'initiative d'envoyer des tuteurs en gendarmerie (on parle de 150 gendarmes). Elle devrait possiblement être suivie par d'autres pays européens. La Commission européenne a de plus annoncé une aide supplémentaire de 90 millions de dollars, portant ainsi sa contribution totale à plus de 1 milliard entre 2007 et 2010.

Rapprochement souhaitable

Le Canada devrait lui aussi doubler le nombre de ses conseillers en matière de police. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, voit d'un bon oeil le rapprochement qui vient de s'opérer entre l'Iran et les États-Unis. «Tout commence par des petits pas», dit-il. À huis clos, il a échangé quelques mots avec le représentant iranien. «Le Canada accueille favorablement la présence de l'Iran et du Pakistan pour amener [sic] la stabilité régionale.»

Comme pour souligner l'importance d'une stratégie intégrée dans la région, hier, le chef des talibans pakistanais a revendiqué un attentat commis lundi contre une école de police. Le geste était en représailles à des frappes de drones américains sur les zones tribales situées à la frontière de l'Afghanistan et du Pakistan.

«C'est déjà un succès que 72 pays soient ici et qu'ils n'aient pas abandonné la partie après sept ans, nous a confié un fonctionnaire canadien sous le sceau de l'anonymat. Mais, dit-il, il y aura probablement encore des militaires étrangers en Afghanistan dans dix ans.»

Correspondant du Devoir à Paris

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