Robert Fisk, le baroudeur qui dénonce

Le célèbre reporter a prononcé plusieurs conférences à Montréal au cours de la semaine.
Photo: Jacques Grenier Le célèbre reporter a prononcé plusieurs conférences à Montréal au cours de la semaine.

Le journaliste britannique a couvert le Moyen-Orient pendant 33 ans. La «grande aventure» a fini par tourner à la «malédiction», mais si c'était à refaire, il dirait oui.

Dans l'entretien qu'il vient d'accorder au Devoir, le grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient où il aura bientôt passé 33 ans de sa vie, utilise souvent des mots comme «scandale» et «indignation».

«Quand vous avez vu les preuves de crimes internationaux massifs, commis par tous — il n'y a pas de bons gars —, vous devez les dénoncer, c'est un devoir de dire "c'est scandaleux, c'est une disgrâce, c'est un crime de guerre" et si ça dérange les Israéliens, les Syriens ou les Égyptiens, tant pis!, lance-t-il. J'ai séjourné au Moyen-Orient assez longtemps pour reconnaître un crime de guerre quand j'en vois un. Je n'ai pas peur de dire ce que je pense et ce que je vois.»

Cette attitude lui a valu de se faire quelques ennemis, surtout dans ce Moyen-Orient dont il entrevoit l'avenir avec un certain pessimisme — ses détracteurs diront plutôt avec cynisme. Des ennemis, il s'en est même fait quelques-uns au Québec, après avoir pris dans un article la défense d'une chroniqueuse de Toronto qui avait expliqué les tueries de Polytechnique et de Dawson par l'attitude que nous avons à l'endroit des immigrants. Il s'en était même pris à une caricature du Devoir. Cela ne l'a pas empêché jeudi d'avoir des bons mots pour votre quotidien, même s'il trouve qu'«un journal portant un tel nom ne se vendrait jamais en Grande-Bretagne».

Israël-Palestine

Robert Fisk a couvert, d'abord pour The Times, puis pour The Independent, l'invasion soviétique en Afghanistan, la révolution khoméniste en Iran, la guerre entre l'Iran et l'Irak, la guerre en Bosnie, de nouveau l'Afghanistan (où il a interviewé Oussama ben Laden), le conflit israélo-palestinien et le Liban, où il a toujours son domicile.

La Maison-Blanche de Barack Obama aidera-t-elle à trouver une solution à l'interminable conflit entre Israël et les Palestiniens? «Non, absolument pas. Obama a fait le voyage préélectoral habituel en Terre sainte, comme il est convenu de l'appeler, il a parlé 45 minutes avec les Palestiniens et 24 heures avec les Israéliens.»

«Les relations entre Israël et les États-Unis sont bétonnées, ajoute-t-il, prononçant ce dernier adjectif en français.

«Obama est très intelligent. [...] Il comprend le Moyen-Orient. Mais il ne peut rien faire car ce n'est pas dans les prérogatives du président des États-Unis de faire pression sur Israël. Tous les membres du Congrès qui ont essayé de critiquer Israël ont été chassés à cause du lobby israélien. Non, oubliez Israël, c'est plutôt le lobby du Likoud», affirme-t-il.

Alors que les tractations politiques se poursuivaient en Israël après les récentes élections législatives, Robert Fisk prévoyait des «problèmes sérieux» si l'ultranationaliste Avigdor Lieberman, qui propose de soumettre les Arabes israéliens à un test d'allégeance, entre au conseil des ministres.

«Imaginez si ça arrivait au Canada. Que diraient les Québécois? Et si ça arrivait aux États-Unis? Que diraient les Noirs, que dirait Obama?»

Il a encore moins confiance en Hillary Clinton — «que fait-elle en Indonésie alors qu'un drame se déroule au Proche-Orient?» — et trouve carrément ridicule son ancien premier ministre et actuel émissaire du «Quartette» pour le Proche-Orient, Tony Blair, qui fait état de sa foi religieuse après avoir proféré en 2003 «tous ces mensonges» pour lancer son pays dans la guerre en Irak.

Robert Fisk voit en revanche dans l'offre américaine de dialogue avec l'Iran un pas dans la bonne direction «mais pas avec [l'actuel président iranien] Ahmadinejad, un "crackpot"». Mais «il n'y a pas de raison pour qu'Obama ne rencontre pas Khatami», le successeur probable d'Ahmadinejad, croit-il.

Accusations d'antisémitisme

Les écrits de Robert Fisk lui ont valu a plusieurs reprises d'être qualifié d'«antisémite», une accusation qu'il rejette énergiquement, promettant de poursuivre pour diffamation quiconque la portera publiquement.

Le journaliste rappelle qu'il a aussi été caricaturé par un journal arabe sous les traits d'un chien enragé après avoir enquêté sur la torture dans les prisons égyptiennes.

«Je ne crois pas au journalisme 50-50, qui accorde un "temps égal" à toutes les parties, explique-t-il. Le Moyen-Orient n'est pas un jeu de photos, c'est une tragédie, c'est du sang. Si vous couvriez le trafic des esclaves au XVIIIe siècle, vous ne donneriez pas le temps égal au capitaine du bateau négrier. Je pense que nous devons être neutres et sans parti pris, mais du côté de ceux qui souffrent. Il ne suffit pas de dire: untel a dit ceci, untel a dit cela. J'étais présent juste après un attentat suicide à Jérusalem et quand je suis arrivé sur la scène, il y avait une femme israélienne et son enfant grièvement blessés; est-ce que je vais consacrer la moitié de mon reportage à citer le président du djihad islamique? La même chose s'appliquait à Sabra et Chatila en 1982.»

Robert Fisk se dit heureux de travailler pour un média qui lui donne toute la liberté voulue. «Je ne risquerais pas ma vie dans des guerres si je ne pouvait publier ce que crois être la vérité», dit-il, ajoutant n'avoir été censuré qu'une seule fois, en 1988. Il avait alors quitté la rédaction du Times pour se joindre à celle de l'Independent.

Quand il s'est vu offrir le poste de correspondant au Moyen-Orient, il y a bientôt 33 ans, Robert Fisk y a vu «une grande aventure: je me sentais comme un écolier».

«À un certain point, probablement pendant la guerre Iran-Irak, après avoir vu tant de morts, j'ai trouvé que cette aventure tournait à la malédiction.» Il dit cependant qu'il prendrait la même décision si c'était à refaire.

Ben Laden

À la blague, Robert Fisk confie qu'il aurait aimé interviewer «Conrad Black, le jeune Mussolini et Vladimir Poutine». «J'ai manqué Mussolini et je ne suis pas sûr de rencontrer Black ou Poutine.»

Ce qui n'est pas une blague, c'est qu'il a rencontré un autre coquin célèbre, le chef d'al-Qaïda, Oussama ben Laden, d'abord au Soudan, puis en Afghanistan.

«Je l'ai interrogé sur la guerre contre les Russes. Je voulais savoir comment il est devenu ce qu'il est devenu. Il a parlé de sa sérénité devant les obus. Il n'avait plus peur de la mort, sa religion était trop forte.»

Lors d'une rencontre ultérieure en Afghanistan, Ben Laden s'est vanté d'avoir détruit l'Union soviétique avec ses compagnons. «Il exagérait, mais il y avait une part de vérité. Et puis il a dit: "je prie le bon Dieu qu'il nous permette d'ébranler l'Amérique pour qu'elle devienne l'ombre de ce qu'elle a été. Quand j'ai vu plus tard les photos de Manhattan, je me suis dit: c'est Ben Laden. Je ne suis pas partisan des théories de la conspiration. Bush a bousillé tout ce qu'il a entrepris au Moyen-Orient. Pensez-vous qu'il a pu faire le 11-Septembre?, conclut Robert Fisk».

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