Gaza - Le business des tunnels repart de plus belle à Rafah

En dépit des bombardements intensifs pendant plusieurs jours par l’armée israélienne, les tunnels reliant la bande de Gaza à l’Égypte ont rapidement été remis en état.
Photo: Agence Reuters En dépit des bombardements intensifs pendant plusieurs jours par l’armée israélienne, les tunnels reliant la bande de Gaza à l’Égypte ont rapidement été remis en état.

L'armée israélienne avait pilonné la frontière avec l'Égypte pour détruire les tunnels de contrebande, qui permettent aux milices palestiniennes de s'armer, mais aussi à la population de se ravitailler en dépit du blocus imposé par Tel-Aviv.

Rafah — Ibrahim Zoured affiche un large sourire. L'air heureux, il contemple le remplissage d'un camion citerne en carburant venu d'Égypte. «Ça y est, ça remarche! C'est la victoire de la Palestine sur les Israéliens. Jamais ils ne pourront détruire tous les tunnels.» À Rafah, le tuyau de 250 mètres de long qui passe sous la frontière égyptienne n'a pas été touché par les bombes qui ont plu sur cette zone pendant la guerre. Trois jours après le cessez-le-feu, le business des tunnels est repart mercredi. Sur des chemins de sable défoncés, des Jeeps, des tracteurs, des charrettes tirées par des ânes se frayent un passage au milieu des cratères de plusieurs mètres de profondeur. Des tractopelles, des pelles mécaniques tournent à plein régime pour boucher les trous, niveler, dégager les entrées de tunnels écroulées.

Le chantier est en pleine activité. On répare, on rafistole. Les bâches crevées sont remplacées par des neuves. Les mineurs des sables sont déjà au travail, remontant dans des bidons de plastique transformés en godets le produit des éboulements. Certains tentent de récupérer la marchandise ensevelie. Les Israéliens estiment avoir détruit 60 % à 70 % des tunnels, dont le nombre est évalué à plus de 1000 sur les 14 kilomètres de frontière qui séparent la bande de Gaza de l'Égypte. Bon nombre de ceux situés à une trentaine de mètres de profondeur n'ont pas été touchés.

Abondante main-d'oeuvre

La contrebande a repris en douceur. En raison du manque d'électricité, le retour à la pleine activité va prendre un peu de temps. La main-d'oeuvre ne manque pas. Des groupes d'hommes attendent en sirotant du thé. Pour le moment, on recense les dégâts. Les quelques générateurs qui tournent ne fournissent pas suffisamment de courant pour que toutes les galeries obstruées soient immédiatement dégagées.

Karim, qui travaille dans les tunnels, est impatient. Ce chômage de trois semaines lui a pesé. Une bonne chose au moins, il a pu se reposer, même si ce ne fut pas toujours facile avec le fracas des bombes qui perturbait son sommeil. «Ici, il n'y a pas de travail. Il faut bien que je mange. Je n'ai pas le choix.»

Et si les F-16 reviennent pour bombarder? «Que voulez-vous que j'y fasse? Que Dieu me protège!» Au moins une cinquantaine de ces excavateurs de sable ont péri par le passé dans les éboulements. Aujourd'hui, le travail est encore plus dangereux, car le sol a été déstabilisé par les ondes des bombes soniques. Majid, propriétaire d'un conduit, ne voit pas d'autres possibilités que de recommencer puisqu'il a investi près de 120 000 dollars dans cette affaire et il a des dettes. Avant tout, il faut procéder à une inspection méticuleuse des parois des galeries, consolider les puits d'accès souvent endommagés.

La survie

«Il est impossible de faire cesser le fonctionnement des tunnels. Ceux-ci ont été creusés pour lutter contre l'embargo imposé par Israël. C'est notre survie! Il n'y a que les Égyptiens qui peuvent nous arrêter. Mais ils n'y ont pas intérêt. Ça leur rapporte beaucoup d'argent, 50 % sur les bénéfices sans parler de toutes les commissions. Nous n'importons que des marchandises, pas d'armes. Mais des partis comme le Hamas ont leurs propres tunnels, et nous ne savons pas ce qu'ils font.»

Le business des tunnels occupe au bas mot 20 000 personnes, et fait vivre toutes leurs familles. Certains propriétaires ont déjà amassé des fortunes. On parle désormais des millionnaires de Rafah, qu'ils soient verts, ceux du Hamas, ou d'habiles hommes d'affaires. La municipalité de Rafah empoche également sa quote-part pour l'ouverture d'un puits,soit 10 000 shekels (environ 3000 dollars), selon Majid, sans parler des taxes sur les marchandises

Les points de passage.

Autant dire qu'il ne va pas être facile de mettre un terme à cette économie parallèle si les points de passage vers Israël ne sont pas ouverts régulièrement. Or, Tzipi Livni, la ministre des affaires étrangères israélienne, a refusé, lors d'une rencontre avec ses homologues européens mercredi à Bruxelles, de s'engager sur la réouverture des points de passage entre la bande de Gaza, l'Égypte et son pays, hors aide humanitaire. Elle a justifié le maintien du blocus imposé par Israël depuis que le Hamas a pris le contrôle du territoire, en 2007, par la nécessité de lutter contre le trafic d'armes et le réarmement du mouvement palestinien.

Les tunnels sont devenus le cordon ombilical par lequel la bande de Gaza respire encore, puisque les trois autres côtés de cette enclave sont scellés par l'État juif, dont le bon vouloir commande les possibilités d'ouverture.

Anis attend près de son camion-citerne que la transaction avec les Égyptiens soit terminée avant de remplir lui aussi ses cuves. D'autres camions-citernes arrivent. Les réservoirs cylindriques au sol, crevés par les éclats d'obus, vont être réparés. Les trous vont être ressoudés.

Ibrahim Zoured en a vu d'autres. Ce ne sont pas trois semaines de guerre qui vont l'empêcher de faire des affaires. «Ici, à Gaza, nous trouvons toujours des solutions à tout, et si les F-16 reviennent, après nous recommencerons.»

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