Histoire d'un pays raconté par son développement économique - La ressource première d'Israël est le « capital humain »

Des chars israéliens dans le désert du Sinaï lors de la guerre des Six Jours, en 1967. Après cette guerre et celle du Kippour, en 1973, les dépenses militaires augmentent de façon absolument vertigineuse. Les déficits du gouvernement deviennent tr
Photo: Agence Reuters Des chars israéliens dans le désert du Sinaï lors de la guerre des Six Jours, en 1967. Après cette guerre et celle du Kippour, en 1973, les dépenses militaires augmentent de façon absolument vertigineuse. Les déficits du gouvernement deviennent tr

Outre le fait qu'Israël est au coeur d'une situation géopolitique régionale des plus tendue et que le climat de guerre larvée avec les Palestiniens perdure, ce petit pays est dépourvu de richesses naturelles. C'est dire l'ampleur des défis économiques que doit surmonter l'État hébreu, qui a su passer en quelques décennies d'une économie agraire au statut de chef de file dans le domaine des hautes technologies. Petit survol de son parcours.

L'histoire de l'économie israélienne n'a rien de linéaire. Elle a d'abord connu une première période marquée par une croissance rapide, avant d'être malmenée par des guerres successives et une hausse des dépenses militaires qui ont plombé l'optimisme de départ. Une série de réformes l'ont ensuite remise progressivement sur les rails, mais dans un climat d'inégalités croissantes. Ainsi se décline le parcours économique d'Israël depuis 60 ans, tel que raconté par Hapoalim, Nadine Baudot-Trajtenberg, vice-présidente senior et directrice générale des relations avec les investisseurs de la banque.

Premiers défis

D'abord, entre 1948 et 1951, la population du pays est multipliée par trois, en raison de l'arrivée massive de survivants de l'Holocauste. Or, défi de taille pour un État naissant, ces nouveaux habitants y posent le pied à peu près dépourvus de capitaux. Qui plus est, l'industrie qu'on y retrouve est surtout agraire et artisanale.

«Dès le départ, il a fallu relever des défis énormes, rappelle Mme Baudot-Trajtenberg. Le gouvernement a donc instauré un modèle social démocrate classique plus socialiste que l'Europe occidentale. C'est un modèle qui va perdurer presque jusqu'au milieu des années 80. Il y a donc un filet social très important qui est assumé en partie par l'État, mais aussi par le gros syndicat Histradout. C'est presque un deuxième gouvernement.»

Il faut dire que les besoins économiques sont gigantesques, et pas seulement en raison du triplement de la population. «Il y a aussi un manque d'infrastructures et d'accès au capital, souligne-t-elle depuis Tel-Aviv. Ce n'est pas avant les années 60 qu'on commence à avoir accès au capital. Le vrai accès survient seulement dans les années 80. Il y a toutefois les contributions de la diaspora.»

Fort heureusement, ajoute cette économiste au riche parcours académique, «il y a un énorme atout dans le pays: le capital humain. Normalement, quand on parle d'un pays pauvre avec une population agraire, généralement il y a aussi très peu de capital humain. Là, c'est une qualité exceptionnelle. Les gens arrivent sans fonds, mais avec du capital humain».

L'État joue donc un rôle majeur pour stimuler la croissance, par exemple en se portant acquéreur de plusieurs industries, mais aussi de presque tous les terrains. Il dégage en outre une bonne marge de manoeuvre financière en maintenant les dépenses militaires très faibles, en plus d'investir dans le développement industriel des kibboutz. L'intervention porte ses fruits. «Entre 1948 et 1967, la croissance économique est vertigineuse, explique Mme Baudot-Trajtenberg. La croissance se situe entre huit et neuf pour cent par année, et ce, malgré le manque de capitaux et une situation politique difficile.»

Choc des guerres

Les choses se corsent après la guerre des Six Jours, en 1967, puis celle du Kippour, en 1973, doublée d'un premier choc pétrolier. «Les dépenses militaires augmentent de façon absolument vertigineuse, note-t-elle. À partir de ce moment, les déficits du gouvernement deviennent très importants. En fait, le miracle économique des années 50 et 60 s'estompe et on se retrouve dans une décennie où il n'y a à peu près pas de croissance.»

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Par exemple, en 1975, le fardeau militaire représente pas moins de 35 % du produit intérieur brut du pays. Israël entre également dans une période d'hyperinflation, celle-ci atteignant jusqu'à 600 % en 1984, tandis que les déficits annuels équivalent à 10 à 15 % du PIB par année.

De 1973 à 1985, c'est la dégringolade. Or, le gouvernement de coalition — il s'agit de la norme politique dans ce pays — du premier ministre Shimon Peres lance toutefois, au milieu des années 1980, un programme de stabilisation économique, afin de rapprocher Israël d'une économie de marché. Parmi les mesures mises de l'avant, «on élimine lentement les subventions sur les produits de base, on diminue les taxes, on permet aux citoyens de sortir leur argent du pays. Bref, on force le pays à entrer dans la compétition avec le monde». Cette époque demeure néanmoins difficile. Elle est marquée par la guerre civile au Liban (1975-1990), la première intifada (dès décembre 1987) et, quelques années plus tard, la première guerre du Golfe (1990-1991).

La chute du bloc soviétique amène par ailleurs une vague migratoire très importante au début des années 1990. La population du pays augmente de 20 % en cinq ans. Encore une fois, ces nouveaux citoyens sont souvent sans le sou, mais très éduqués, notamment au plan des technologies, rappelle Mme Baudot-Trajtenberg.

«C'est d'ailleurs à partir de ce moment que débute une période d'expansion économique qui est la combinaison d'une économie plus flexible, enrichie par beaucoup de capital humain, poursuit-elle. Et c'est une chance, parce qu'il n'y a pas de pétrole et pas de matières premières. Donc, on développe des industries de haute technologie, un secteur qui prend son envol dans les années 90.» Aujourd'hui, 160 sociétés israéliennes sont cotées au Nasdaq à New York. Et le pays compte une des fortes concentrations au monde d'ingénieurs (140 pour 10 000 travailleurs).

Croissance et inégalités

Les nombreuses réformes entreprises dans la gestion de l'économie nationale, dont plusieurs privatisations d'entreprises autrefois nationales, ont en outre eu des impacts positifs pour l'économie. En fait, celle-ci a parcouru beaucoup de chemin depuis 20 ans. La dette publique est passée de 180 % du PIB à 85 % aujourd'hui (ce PIB est de 22 000 $ par habitant). L'inflation a presque disparu. Elle ne dépasse pas 2 % par année depuis huit ans. Le taux de chômage est de 7,6 % et la croissance de l'économie oscille autour de 5 %. «C'est une économie extrêmement résiliente. Le pays a connu une guerre pendant deux mois en 2006 [contre le Liban] qui n'a pratiquement pas eu d'impact économique. Le "fondamental" est très sain», explique Nadine Baudot-Trajtenberg.

La situation politique régionale perpétuellement tendue, notamment avec le Liban et l'Iran, complique cependant les choses. Ce pays de près de sept millions d'habitants consacre 10 % de son PIB à la défense, contre 3 % en moyenne dans les États industrialisés. Le service militaire obligatoire pour tous et toutes coûte très cher. Qui plus est, les hommes doivent faire partie de la réserve jusqu'à un mois par année, un casse-tête pour les entreprises. Fait étonnant, le conflit israélo-palestinien ne serait pas à l'origine des dépenses militaires astronomiques, selon Mme Baudot-Trajtenberg.

Les inégalités sociales ont également connu une importante progression au cours des dernières années. Par exemple, le nombre de familles sous le seuil de la pauvreté et bénéficiant d'allocations sociales a augmenté de façon importante depuis plus d'une décennie. La pauvreté frappe notamment de plein fouet les Arabes israéliens, qui représentent tout de même 20 % de la population.

Les juifs ultra-orthodoxes sont aussi très touchés. «Grosso modo, ils ne travaillent pas, lance-t-elle. Ils vivent d'allocations sociales et ne font pas leur service militaire.» Pour aider cette tranche de la population à intégrer l'activité économique, l'État tente désormais de développer des politiques microéconomiques très ciblées. «On a fondé des entreprises de haute technologie où on ne retrouve que des femmes, parce que celles-ci ne peuvent pas travailler avec des hommes. Ce genre d'initiative, qui permet de surmonter un obstacle culturel important, finit par avoir un impact macroéconomique parce que les ultra-orthodoxes sont très nombreux dans le pays.»

Bref, conclut-elle, les Israéliens sont globalement «optimistes» quant à l'avenir de leur système économique. Un optimisme qui tranche avec ce qui s'écrit et s'entend le plus souvent sur la situation dans ce pays, notamment la grande précarité qui caractérise la vie quotidienne des habitants des territoires palestiniens.