Bagdad veut « briser la glace »

Lueur d'apaisement au Proche-Orient? Le gouvernement irakien a annoncé hier qu'il comptait réunir le mois prochain à Bagdad des représentants de l'Iran, de la Syrie, des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans le cadre d'une large conférence internationale consacrée à l'urgence de rétablir la stabilité en Irak.

La seule annonce de cette conférence, qui doit avoir lieu vers la mi-mars, laisse espérer l'amorce d'un dialogue dans la région, où la guerre civile qui se déploie en Irak entre chiites et sunnites donne lieu à des tensions politiques et confessionnelles à l'échelle du Proche-Orient — en particulier entre l'Arabie saoudite et l'Iran.

«Nous espérons que ce sera un moyen de briser la glace en vue, peut-être, d'organiser d'autres réunions par la suite. Nous souhaitons que l'Irak ne soit plus une question qui divise et devienne un sujet rassembleur», a déclaré le ministre irakien des Affaires étrangères, Hochyar Zebari, du Danemark, où il était en visite.

«Le but recherché est d'obtenir le soutien des pays voisins au processus politique et aux efforts de réconciliation, leur soutien au plan de sécurité, a déclaré de son côté Sami al-Askari, conseiller du premier ministre Nouri al-Maliki. Nous voulons qu'ils cessent toute intervention et fassent pression sur les groupes armés avec lesquels ils ont des liens pour faire cesser la violence.»

Cette conférence pourrait également annoncer un virage dans la politique étrangère de Washington, qui a catégoriquement refusé jusqu'à maintenant de discuter avec Téhéran, dont l'influence politique et financière en Irak pèse très lourdement sur le conflit. Encore que, disent certains, la conférence pourrait aussi être pour Washington, non pas un instrument de dialogue, mais l'occasion de montrer du doigt Téhéran, notamment pour les armes qu'elle achemine aux milices chiites.

En décembre dernier, le Groupe d'étude sur l'Irak, une commission bipartisane du Congrès américain, avait plaidé pour l'ouverture de discussions directes avec Damas et Téhéran visant à les convaincre de contribuer à la stabilisation de l'Irak. Le président George Bush, engagé dans un bras de fer avec l'Iran sur la question du programme nucléaire iranien, avait accueilli très fraîchement cette suggestion.

Seuls les pays voisins de l'Irak et quelques pays musulmans devaient à l'origine participer à la conférence, mais après des semaines de négociations, a indiqué M. Zebari, plusieurs pays occidentaux ont également accepté d'y envoyer des représentants.

Hier, les États-Unis ont confirmé leur participation, et la Grande-Bretagne s'est félicitée de l'annonce de la réunion. «Je suis heureuse d'annoncer que nous soutenons aussi les Irakiens dans une nouvelle offensive diplomatique», a affirmé la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice. Une première rencontre doit se tenir en mars au niveau des hauts responsables, suivie d'une deuxième réunion, au niveau ministériel, «peut-être dès la première moitié d'avril avec les mêmes invités, plus le G8». Laissant planer plus de doutes que le gouvernement irakien sur la participation de la Syrie et l'Iran, Mme Rice a dit «espérer» que ces deux pays se joindront aux délibérations.

Prié de dire si une réunion bilatérale entre Américains et Iraniens était prévue, M. Zebari a répondu: «Nous voulons d'abord tous les rassembler dans une même salle, ensuite nous pourrons explorer d'autres possibilités.»

Ont également été invités, outre la Grande-Bretagne et les États-Unis, les trois autres membres du Conseil de sécurité de l'ONU (la France, la Russie et la Chine). La Turquie, la Jordanie, l'Arabie saoudite, le Koweït, l'Égypte, la Ligue arabe, l'Organisation de la Conférence islamique et l'Union européenne doivent aussi participer à la conférence.

«Cela fait des années qu'on aurait dû faire ça, a commenté à Washington le chef de la majorité du Sénat, le démocrate Harry Reid. Il est tellement important de comprendre que la guerre sera gagnée diplomatiquement, et non militairement!»

«Mauvaise direction»

Parallèlement, le chef du renseignement américain, Michael McConnell, a déclaré hier que la situation politique et sécuritaire en Irak évoluait «dans la mauvaise direction». Lors d'une audition devant la commission des Forces armées du Sénat, il a aussi estimé que le terme de «guerre civile» décrivait bien «les éléments essentiels du conflit irakien», avant d'ajouter: «À moins que les efforts visant à inverser cette situation aient réellement des effets dans les 12 à 18 mois [...], nous considérons que la situation de sécurité va continuer à se détériorer.»

L'annonce de la conférence survient au lendemain du premier pas important franchi par les membres du cabinet irakien sur la question cruciale et entraînant beaucoup de division de la distribution des revenus pétroliers entre les différentes régions et provinces du pays.

Les ministres se sont entendus sur un avant-projet de loi prévoyant le partage des revenus du pétrole en fonction de facteurs démographiques. Ce qui, dit-on, pourrait potentiellement rassurer la minorité sunnite, étant donné que les réserves pétrolières sont pour l'essentiel situées dans le sud chiite et le nord kurde.

L'annonce de la conférence survient en outre dans une atmosphère de plus en plus délétère sur la scène politique intérieure aux États-Unis. Selon un nouveau sondage, réalisé le week-end dernier par le Washington Post et ABC News, les deux tiers des Américains (67 %) désapprouvent la gestion de la guerre en Irak par le président George W. Bush. La même proportion (67 %) est opposée à la décision annoncée par M. Bush, début janvier, de relever de 21 500 le nombre de soldats américains en Irak.

À cette désapprobation populaire se conjuguent les efforts croissants de la nouvelle majorité parlementaire démocrate au Congrès visant à contraindre George W. Bush à un début de désengagement militaire. La confrontation pourrait se durcir quand le Congrès examinera prochainement la demande de M. Bush de 93,4 milliards $US supplémentaires pour financer les opérations en Irak et en Afghanistan en 2007 et sa demande d'un budget de 141,7 milliards pour la guerre en 2008.

Au Sénat, circule un autre projet démocrate visant à encadrer les prérogatives présidentielles en abrogeant la résolution du Congrès qui a donné son feu vert à M. Bush en 2002 pour faire la guerre à Saddam Hussein.

Les violences continuent malgré les efforts menés par les forces de sécurité irakiennes et américaines pour pacifier Bagdad et d'autres régions.

Douze enfants et six femmes ont péri hier dans un attentat à la voiture piégée près de la ville de Ramadi, dans la province rebelle sunnite d'al-Anbar, a fait savoir le bureau du premier ministre irakien Nouri al-Maliki. L'attentat a eu lieu à proximité d'un terrain de football à al-Warar, un village proche de la ville de Ramadi. Mais l'armée américaine, déployée dans la province d'al-Anbar où elle combat l'insurrection sunnite, a indiqué ne pas disposer d'informations sur la mort d'enfants à Ramadi.

La violence a également frappé Bagdad, où 16 civils ont été tués par l'explosion de voitures piégées, des bombes et des tirs d'obus, alors qu'à 370 km plus au nord six policiers ont péri dans un attentat suicide au camion piégé contre leur poste à Mossoul.

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Avec AFP, Associated Press et The Washington Post

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