L'année 2007 sur la scène internationale - Des classiques et quelques boîtes de Pandore

Anticiper de quoi sera constituée l'actualité internationale en 2007? Seule chose sûre: il y aura encore des conflits religieux, des guerres de pouvoir et d'autres opérations militaires. Car les années passent sans rien changer à ce penchant belliciste des hommes. Quant à savoir où, quand et comment ces événements surviendront, les paris sont ouverts. Quelques prospectives sur un secteur bien imprévisible.

Il y a des conflits qui ont la couenne dure dans le monde. En Irak, bien sûr, mais aussi dans la corne de l'Afrique, en Afghanistan, en Palestine, en Iran ou en Corée du Nord. Des paniers de crabes qui occuperont cette année encore une large place dans les pages internationales des journaux du monde, avec les dossiers irakien et iranien en tête.

Ce ne seront pas les seuls, loin s'en faut. Comme chaque année, des boîtes de Pandore seront ouvertes comme autant de petites bombes sur la planète. Qu'il suffise d'évoquer les circonstances particulières du déclenchement du sanglant conflit ayant opposé Israël et le Hezbollah l'été dernier pour rappeler que l'actualité internationale est sujette à toutes les sautes d'humeur imprévues.

Sauf qu'il y a certaines «surprises prévisibles», selon l'expression de Charles-Philippe David, titulaire de la chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. Des classiques annuels sans cesse rejoués, points chauds de 2006 qui le resteront aussi dans les prochains mois.

Premier arrêt au Moyen-Orient, poudrière du monde. «La deuxième moitié des années 2000 est vraiment en train de consacrer la région comme centre géopolitique du monde», estime M. David. L'ensemble des observateurs interrogés au cours des derniers jours par Le Devoir s'accordent sur ce point, et sur le fait que la région sera encore en 2007 au coeur de toutes les discussions. Peut-être même au-delà de cette année.

Il y a d'abord l'Irak, où l'opération lancée en 2003 a de plus en plus l'odeur d'un Waterloo pour le président Bush. Les attentats se multiplient et les États-Unis s'enlisent dans un bourbier que tout le monde appelle maintenant une guerre civile, y compris les grands médias américains.

«Bush voudrait bien sortir de là avec un certain prestige, explique le politologue Sami Aoun, spécialiste du Moyen-Orient à l'Université de Sherbrooke. Il recherche actuellement une formule magique qui ne serait pas interprétée comme une défaite humiliante. Il sait par ailleurs qu'une victoire n'est pas à sa portée, alors il doit trouver une solution entre les deux.» Celle-ci pourrait passer par un retrait stratégique de certaines zones (les grandes villes et le sud), croit M. Aoun.

M. Bush annoncera dans les prochains jours son plan irakien pour l'année, qui servira de réponse au récent et accablant rapport Baker-Hamilton. Celui-ci propose notamment un retrait progressif des troupes, mais Washington n'a pas écarté l'idée de frapper un dernier grand coup pour mater la guerre civile en faisant exactement le contraire: envoyer plus de troupes (peut-être 30 000 hommes) au front en souhaitant que ce soit suffisant pour renverser la tendance.

«S'ils le font [envoyer plus de troupes], les résultats devront venir très vite, analyse Louis Balthazar, président de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand. Je crois au contraire qu'ils n'ont pas vraiment le choix, qu'ils devront jeter du lest en cours d'année et commencer à parler de retirer leurs troupes.» Mais globalement, Charles-Philippe David ne croit pas qu'il y aura de changement «radical» dans le positionnement américain en Irak pour 2007.

Ce qui ne veut toutefois pas dire que la situation irakienne en elle-même ne changera pas en 2007. Tout le contraire. Il y a d'abord la mort annoncée de Saddam Hussein dont on mesurera l'impact au cours des prochaines semaines. Mais surtout, il faudra observer de près comment la guerre civile entre les sunnites et les chiites du pays s'étendra ou non à toute la région.

«Il faut absolument régler ces rapports entre les deux groupes», juge André Poupart, professeur de droit à l'Université de Montréal et spécialiste de la question kurde, qui s'est rendu à quelques reprises en Irak. Selon lui, «le conflit religieux entre sunnites et chiites a actuellement préséance sur le conflit entre Irakiens et Américains».

Une situation qui démontre à «quel point les États-Unis ont été incompétents dans cette opération», analyse M. Poupart. «Les Américains ont identifié l'Iran chiite comme membre de l'axe du mal au moment même où ils allaient combattre en Irak au nom de la démocratie. Or ils savaient très bien qu'en Irak ils remettraient le pouvoir aux chiites [majoritaires en Irak, ces derniers ont toujours été dirigés par la minorité sunnite]. Ils allaient ainsi à l'encontre de leurs propres intérêts et de tous leurs alliés dans la région, qui sont des gouvernements sunnites [...]. Les Américains ont tout bousillé dans la région.»

La menace iranienne

Dans ce rapport de force régional entre sunnites et chiites, les yeux se tournent de plus en plus vers l'Iran et son président Mahmoud Ahmadinejad. Selon Charles-Philippe David, c'est de là que viendront les «surprises internationales en 2007». «Chaque année qui passe rapproche l'Iran du moment fatidique où il aura à choisir entre être une puissance nucléaire militaire ou civile.» Le discours belliqueux du gouvernement chiite d'Ahmadinejad fait craindre aux observateurs qu'il embrase toute la région. «Et si la crise s'aggrave encore en Irak, dit Charles-Philippe David, il y a la possibilité que les pays voisins interviennent» et que l'Irak soit le théâtre de ce conflit.

Sami Aoun estime à égalité les probabilités que l'Iran et les États-Unis en viennent à une entente sur la question nucléaire... ou qu'au contraire cela dégénère en un affrontement. «Il y a un réel danger qu'on assiste en 2007 à une guerre entre l'Iran et ses alliés contre l'Arabie Saoudite [ennemi juré de Téhéran] et ses alliés, pense André Poupart. Dans ce contexte, la bataille pour posséder la bombe atomique est un enjeu majeur. Il faut imaginer ce que cela donnerait si la première bombe atomique musulmane était lancée entre chiites et sunnites.»

Et la menace nucléaire coréenne? Charles-Philippe David la perçoit moins grande que l'iranienne, même si la Corée du Nord a procédé à des tests au cours de 2006. «La Corée est isolée, dit-il. Même la Chine ne la soutient pas. Il y a un consensus pour dénoncer le danger des risques liés à la nucléarisation de la Corée. Ce n'est pas le cas

en Iran.»

Retour des talibans

Deuxième arrêt en Afghanistan, où l'année 2006 a marqué le retour en force des talibans — et soulevé ici un sérieux débat sur la nécessité ou non de poursuivre la mission canadienne. «Il pourrait y avoir là un tournant important cette année, estime le titulaire de la chaire Raoul Dandurand. Je suis d'accord avec le commandant Richards [de la Force internationale d'assistance à la sécurité (ISAF), commandée par l'OTAN], qui estime que l'OTAN n'a guère plus de six mois pour reconquérir les coeurs et les esprits de la population afghane, surtout au sud du pays. Si la violence reprend aussi vigoureusement au printemps, le défi sera perdu. Et si on fait en décembre 2007 le même bilan qu'on peut faire cette année, c'est qu'on aura en Afghanistan un problème qui ressemblera à celui des Américains en Irak.»

Pas très loin de là, en Russie, il faudra surveiller en 2007 comment ce que plusieurs appellent la «dérive autoritaire» du régime de Vladimir Poutine évoluera. Les esprits ont été particulièrement marqués cette année par le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa (critique du gouvernement), un événement qui est venu rappeler la brutalité du régime.

Expert de la question russe, le politologue de l'UQAM Jacques Lévesque croit que «la nature autoritaire du régime va continuer, mais sans nécessairement s'accentuer». Il souligne que le régime n'est pas menacé, que la popularité à l'interne de Poutine reste très forte (près de 70 % d'approbation), notamment grâce à la vigueur relative de l'économie et au fait que Poutine a su réinstaurer le calme dans le pays après les années chaotiques de Boris Elstine. «Il n'a pas besoin d'aller plus loin dans les mesures mises en place pour assurer son contrôle, dit M. Lévesque. Il a déjà le contrôle des médias, du Parlement et des régions.»

Toutefois, Jacques Lévesque anticipe que les relations entre Moscou et Washington continueront de se dégrader, principalement à cause de leurs opinions divergentes sur les dossiers iranien, ukrainien et géorgien, notamment.

Autrement, c'est l'ensemble du développement des relations européennes qu'il sera intéressant d'observer dans les prochains mois. À l'approche de son cinquantième anniversaire (le traité de Rome qui instaurait la CEE a été signé en 1957), l'Union européenne (UE) traverse une profonde crise d'identité. Deux nouveaux membres font leur entrée dans le groupe cette année, la Bulgarie et la Roumanie, ce qui porte à 27 le nombre d'adhérents à ce qui est devenu «une union plus technique que politique», comme l'indique M. David.

L'année européenne sera aussi marquée par l'arrivée de deux nouveaux dirigeants à la tête des deux plus importants pays de l'UE, la France et la Grande-Bretagne. Tony Blair a déjà annoncé son départ, et Jacques Chirac devrait normalement quitter l'Élysée en mai... à moins qu'il ne tente d'obtenir un troisième mandat.

La Corne en feu

Un saut en Afrique, où il faut relever encore une fois l'étendue de la catastrophe au quotidien telle que la vivent les Africains. Les millions de morts au Congo et au Soudan (le conflit au Darfour n'est toujours pas réglé), les millions d'affamés, ceux qui fuient ailleurs des combats dont la violence défie l'imagination. Cette semaine encore, la corne de l'Afrique est revenue à l'avant-plan des nouvelles avec l'aggravation du conflit en Somalie, où les islamistes tentent de renverser définitivement le gouvernement transitoire en place.

Appuyées par l'Éthiopie voisine — un État multiconfesionnel qui redoute l'instauration d'un régime islamique à ses portes —, les troupes gouvernementales ont repris possession de la capitale avant-hier... mais seulement à la suite d'un repli stratégique des islamistes, qui en avaient pris le contrôle il y a six mois. Ceux-ci sont notamment soutenus par l'Érythrée, vieil ennemi de l'Éthiopie. «Il y a là aussi une possibilité d'embrasement régional, constate Charles-Philippe David. Les alliances entre ennemis et alliés sont négociables: tous les risques sont là. On en aura plein les bras avec la corne de l'Afrique dans les prochains mois.»

L'Amérique latine en action

Dernier arrêt, cette fois en Amérique latine, où 2006 aura été l'année de la confirmation du virage à gauche du continent. Ça, et aussi l'année du début de l'après-Castro: le président cubain a en effet été obligé de déléguer ses pouvoirs pour la première fois depuis 1959, une opération médicale «complexe» l'ayant forcé au repos. C'était en août, et le monde ignore toujours cinq mois plus tard quel est le réel état de santé de Castro. Les Américains pensent qu'il est sur son lit de mort, alors que La Havane affirme qu'il récupère tranquillement, mais sûrement.

Peu importe, un constat s'impose et se vérifiera plus avant en 2007: la transition post-Fidel est bien amorcée (il est d'ailleurs certain que le président ne reprendra jamais toutes ses fonctions, s'il revient en santé), et elle se déroule beaucoup mieux que prévu. Raúl Castro — président par intérim — a le contrôle des troupes cubaines et du gouvernement, et a montré certains signes d'ouverture. Ainsi, même sans son leader légendaire, le régime tient, à la surprise de plusieurs. Reste à voir si le calme perdurera quand Fidel Castro disparaîtra totalement.

Or, là comme ailleurs au sud, Washington observera de loin ces changements, sans intervenir directement. Car les élections de 2006 (notamment celles d'Evo Morales en Bolivie, de Rafael Correa en Équateur et de Daniel Ortega au Nicaragua) ont renforcé en Amérique latine ce qu'on appelle l'axe Chavez-Castro, fortement antiaméricain, et confirmé que l'Amérique latine n'est plus l'arrière-cour des États-Unis.

«L'administration en a déjà plein les bras ailleurs, mentionne Charles-Philippe David. Les dossiers sont donc réglés par de hauts fonctionnaires, ce qui donne une chance de plus à la diplomatie. Pour Washington, l'Amérique latine [de la gauche] est un irritant, mais pas une menace comme ce l'était au temps de la guerre froide.»