Les Britanniques trouvent qu'on fiche beaucoup de monde

Londres — Finira-t-on par ficher toute la population? La croissance du répertoire d'empreintes génétiques commence à inquiéter au Royaume-Uni, tandis que la police oppose aux critiques ses bons résultats. Le registre britannique est de très loin le premier au monde, selon les données fournies mercredi par le gouvernement travailliste de centre gauche.

Il regroupe déjà 5,24 % de la population, quand l'Autriche est deuxième avec 0,98 %. Le fichier ADN des États-Unis (0,50 %) est 10 fois moins important en pourcentage que le britannique. La France ne fiche qu'un habitant sur mille. Le ministère de l'Intérieur intègre chaque année 500 000 noms supplémentaires et espère recueillir les empreintes génétiques d'un Britannique sur 14 (7 %) d'ici à 2008. L'État a investi pour ce faire l'équivalent de presque 500 millions d'euros en cinq ans.

Le lancement du programme actuel, en 2000, avait été bien accueilli par des Britanniques habitués de longue date à la vidéo-surveillance (10 % des caméras installées dans le monde, un autre record), au suivi à vie des délinquants sexuels, et même à la «surveillance de voisinage», un quadrillage des quartiers par leurs habitants encadré par la police.

C'est l'expansion apparemment sans limite du fichier qui suscite aujourd'hui l'inquiétude. Le répertoire contient les empreintes de 125 000 anciens suspects, parfois inculpés mais jamais condamnés. Il comporte aussi 15 000 échantillons de volontaires ayant participé à des relevés lors d'enquêtes. Contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, toutes les empreintes sont conservées.

Le quotidien The Guardian a relevé que 37 % des hommes noirs en Grande-Bretagne, qui représentent 2 % de la population, étaient fichés, contre moins de 10 % des hommes blancs. L'association des policiers noirs (NBPA) a dénoncé cet écart comme une preuve que la police fait du zèle à l'encontre des citoyens noirs, qu'ils soient coupables ou innocents.

«Nous sommes favorables aux empreintes génétiques contre la criminalité, mais nous sommes très inquiets de voir que cela sert à légitimer la création d'une base de données monstrueuse, contenant l'ADN de chaque homme, chaque femme et chaque enfant dans le pays», explique à l'AFP Doug Newell, de Liberty, l'une des principales organisations de défense des droits de l'homme du pays.

Le député conservateur Damian Green, porte-parole de l'opposition pour la sécurité, estime que «si le gouvernement veut établir une base de données de tout le monde et pas seulement des criminels, il doit le dire honnêtement et ne pas la constituer en cachette».

Les libéraux-démocrates craignent de leur côté l'utilisation du fichier à d'autres fins que les enquêtes criminelles et soulignent l'absence de garde-fous.

Le ministère de l'Intérieur rétorque qu'un fichier n'est utile que s'il contient beaucoup de fiches et oppose aux critiques ses résultats.

Le nombre d'affaires résolues grâce à l'ADN est passé de 8600 en 1999-2000 à près de 20 000 en 2004-05, affirme le Home Office. La génétique a aussi relancé plus de 15 000 enquêtes en panne.

La police affirme aussi que la loi de 2001 qui l'autorise à conserver des empreintes de personnes non condamnées a permis d'identifier plus de 10 000 crimes et délits.

Elle cite volontiers le cas d'un homme condamné pour viol et meurtre 27 ans après les faits, à la suite de son arrestation pour ivresse au volant et à la comparaison de son ADN avec des prélèvements effectués sur les lieux du crime.

Mais le fichier pourrait ne pas être infaillible. Alec Jeffreys, le Britannique qui a découvert les empreintes ADN en 1984, a mis en garde dans le passé contre des erreurs d'interprétation et appelé à des fiches plus complètes, prenant en compte un plus grand nombre de points du génome de chaque personne.

«Nous n'avons pas identifié d'erreurs judiciaires à ce jour, reconnaît-on chez Liberty. Mais il serait très dangereux que l'ADN devienne la seule preuve dans les affaires pénales.»