Le gaz russe a-t-il remplacé les tanks soviétiques?

Photo: Agence Reuters

Paris — La réduction des approvisionnements en gaz naturel russe aura duré moins de 48 heures en Europe, mais elle aura suffi à semer la crainte en ce début d'année. Même si les livraisons en direction des pays de l'Union européenne ont retrouvé leur niveau normal hier en fin de journée, c'est toute l'Europe qui se demande aujourd'hui si sa sécurité énergétique est bien assurée.

Alors que la Russie coupait les vannes à l'Ukraine pour l'obliger à accepter le quadruplement des prix du gaz (de 50 $ à 230 $ par 1000 mètres cubes), les responsables français ont rassuré la population. La France n'importe en effet que 20 % de sa consommation de gaz de la Russie et elle dispose de réserves pour 45 jours. Le pays est aussi un des plus autosuffisant d'Europe en électricité. Mais la baisse des approvisionnements russes semble avoir servi de sonnette d'alarme et forcé les Français comme les Européens à s'interroger.

Les experts des pays de l'Union se réuniront aujourd'hui d'urgence à Bruxelles pour examiner la situation. «La sécurité de l'approvisionnement est extrêmement importante pour l'Union européenne et la situation récente montre combien l'Europe est vulnérable aux pénuries de fourniture de gaz», a déclaré à l'AFP le commissaire européen à l'Énergie, Andris Piebalgs. Le quart du gaz naturel consommé en Europe vient en effet de Russie et 80 % de celui-ci passe par les gazoducs ukrainiens. La France, l'Allemagne et l'Italie sont les trois plus importants importateurs européens. Mais, les nouveaux membres de l'Union sont encore plus dépendants. Le gaz russe répond à 40 % des besoins en gaz de la Pologne, à 65 % de ceux de la République tchèque et à presque 100 % de ceux de la Finlande et des Pays baltes.

Personne n'attend pourtant de résultats spectaculaires de la réunion de Bruxelles. Présidée par l'Autriche depuis le 1er janvier, l'Union européenne semble vouloir demeurer loin du conflit. Pas question de jouer les médiateurs entre Kiev et Moscou, dit-on à Bruxelles, comme lors de la Révolution orange qui avait permis l'élection de Viktor Iouchtchenko malgré l'opposition de Moscou. «Les choses sont complètement différentes, a déclaré un porte-parole. L'an dernier, nous étions confrontés à des fraudes électorales. Il s'agit cette fois d'un conflit bilatéral entre la Russie et l'Ukraine.» Même si elle vient d'accorder à l'Ukraine le statut «d'économie de marché» (ouvrant les portes de l'Organisation mondiale du commerce), l'Union tient à ses bonnes relations avec la Russie comme à la prunelle de ses yeux.

Malgré le rétablissement des livraisons, le groupe russe Gazprom accusait hier l'Ukraine d'avoir prélevé 90 millions de mètres cubes sur les volumes destinés à l'Europe. Kiev, qui réclame l'étalement des augmentations sur deux ans, disait plutôt avoir prélevé en toute légalité du gaz turkmène qui transite par la Russie. «Pour l'heure, les Européens ne peuvent rien faire, sauf ronger leur frein», a déclaré Daniel Gros, directeur du Centre d'étude sur la politique européenne, à Bruxelles. La crise vient par ailleurs rappeler aux Européens qu'ils n'ont pas de politique énergétique commune. En 2003, les pays membres de l'Union avaient refusé de mettre en commun leurs stocks stratégiques de pétrole et de gaz. Les Européens ne coordonnent ni leurs économies d'énergie ni la recherche sur les nouvelles sources d'énergie.

Le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a appelé hier la Russie et l'Ukraine à «reprendre les négociations. [...] Ce sont des rapports commerciaux bilatéraux qui doivent être réglés tels quels et surtout ne pas évoluer et devenir un problème politique». Les réactions de la presse européenne ont été nettement plus sévères. «Les barils de pétrole ont remplacé les tanks soviétiques, écrivait hier le très sérieux quotidien économique La Tribune. [...] De fait, les hydrocarbures constituent désormais l'un des principaux leviers de la politique étrangère russe.» À moins de trois mois des élections législatives ukrainiennes, de nombreux analystes voient dans ce conflit la volonté du Kremlin de freiner la marche de Kiev vers l'OTAN et l'Union européenne. Contrairement à l'Ukraine, qui s'y refuse, la Biélorussie a déjà cédé 50 % de son réseau de gazoducs contre des livraisons de gaz russe bon marché et la Géorgie pourrait suivre son exemple. «La Russie, premier producteur mondial de gaz, vient d'appuyer sur le bouton de l'arme énergétique», écrit Le Monde pour qui il s'agit de «la première guerre du XXIe siècle».

Le quotidien économique allemand Handelsblatt appelle l'Union européenne à aider les pays dépendants de la Russie à diversifier leurs sources d'approvisionnement. Handelsblatt s'en prend aussi au projet de gazoduc qui reliera directement la Russie à l'Allemagne, contournant la Pologne et les Pays baltes et passant sous la mer Baltique. Le mois dernier, l'ancien chancelier Gerhard Schröder a été sévèrement critiqué pour avoir accepté la présidence du consortium qui réalisera le projet qu'il a lui-même conclu avec Vladimir Poutine dix jours avant les élections. La Russie montre les muscles au moment où elle prend la présidence du club des principaux pays industrialisés (G8), souligne aussi le tabloïd Bild. En Allemagne, plusieurs estiment que la crise des derniers jours pourrait fournir de bons arguments au gouvernement d'Angela Merkel afin de laisser tomber le projet d'abandon du nucléaire adopté par son prédécesseur.

De Paris à Varsovie, des voix s'élèvent pour que l'Union européenne se fasse entendre. Le premier ministre hongrois l'a appelé hier à élaborer une politique énergétique européenne. Dans les couloirs du conseil européen, on chuchote que l'autonomie énergétique pourrait être le grand projet de l'année 2006. Il y aurait là à tout le moins une belle occasion de sortir de la torpeur qui paralyse l'Europe depuis des mois.

Correspondant du Devoir à Paris
1 commentaire
  • Gabriel RACLE - Inscrit 4 janvier 2006 08 h 30

    Une crise salutaire?

    La crise provoquée par le désaccord entre la Russie et l'Ukraine sur le prix du gaz a peut-être finalement des retombées positives pour l'Europe. Comme on pouvait s'y attendre, un accord a finalement été trouvé entre ces deux pays, sur la base du « prix du marché », soit 230 $ les 1 000 m3 de gaz. Il y a cependant une astuce diplomatico-commmerciale dans l'accord. La société russe Gazprom vent son gaz 230 $, comme elle le voulait, mais à une société mixte ukraino-russe, RosOuktEnergo, qui mélange le gaz russe au gaz provenant du Turkménistan, du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan, beaucoup moins cher, ce qui aboutit « pour le moment » à un prix de 95 $ pour l'Ukraine. Tout le monde est content.

    On peut en tirer quelques leçons. La négociation, la diplomatie obtiennent des résultats, lorsqu'elles sont pratiquées avec obstination. Mais il faut que les parties concernées y mettent du leur, les pressions exercées pouvant y contribuer. Dans ce cas, la Russie ne pouvait que tenir compte des réactions et des pressions exprimées par l'Union européenne et l'Ukraine de la nécessité d'obtenir du gaz dont dépendent sa population et son économie.. Une importante présence militaire américaine au Koweit et la présence permanente d'inspecteurs de l'ONU en Irak auraient certainement contraint Saddam Hussein à modifier ses politiques et à éviter une guerre sanglante et dévastatrice.

    En plus de la nécessité de diversifier leurs sources énergétiques, les États membres de l'Union européenne devraient réfléchir aux répercussions de cette « crise » sur leur comportement individualiste et sur la nécessité de s'entendre pour former une véritable union politique, économique, sociale, pour faire face à des situations critiques qu'un pays seul ne peut affronter. L'Estonie ou la Lettonie, par exemple, qui dépendent totalement du gaz russe, seraient bien incapables de contrer une baisse de ses livraisons, leur poids politique ou économique étant insignifiant au regard du géant russe. Mais lorsqu'il s'agit de l'Europe entière, unie et solidaire, c'est une toute autre histoire, car si l'Europe a besoin de l'énergie russe, la Russie a aussi besoin de l'Europe. Normalement, cette « crise » devrait relancer le projet de constitution européenne, en en montrant la nécessité.
    Mais le Canada et le Québec peuvent aussi tirer une leçon de cette crise européenne. Elle montre en effet qu'un ensemble fort est de plus en plus nécessaire dans le monde actuel pour faire face aux problèmes économiques de plus en plus complexes qui confrontent les ensembles mondiaux. Le Québec est fort dans l'ensemble canadien et le Canada est fort avec la participation du Québec. Il y a là matière à réflexion pour aboutir à une entente fédérale-provinciale qui établisse le rôle et l'apport de chacun. L'union fait la force.