L'entrevue - La force des nations

Fort d'un engagement qui remonte aux années 60, Jean-Pierre Chevènement a derrière lui une longue carrière politique, un cheminement qui l'a tour à tour porté à plusieurs postes de responsabilité ministérielle, jusqu'à une candidature à la présidence de la République aux élections de 2002. À la tête du Mouvement des citoyens, il a recueilli 5,33 % des votes.

Eurosceptique, il a combattu le traité de Maastricht en 1992, que les Français ont approuvé du bout des lèvres à 51 %. Retournement des choses cette année, ces mêmes Français ont été 54,9 % à rejeter, le 29 mai dernier, le projet de constitution européenne. Pour Jean-Pierre Chevènement, il est clair que ce résultat montre les limites du modèle d'intégration européenne.

«L'intégration européenne supposerait l'effacement des nations, dit-il. Le 29 mai a donné un coup d'arrêt à cette conception. Ce qui est d'actualité, c'est une confédération de nations pouvant impliquer, pour certaines d'entre elles, une mise en commun de compétences. La compétence monétaire, par exemple, impliquerait la mise sur pied d'un gouvernement économique disposant d'expertise en matière monétaire, de politique de change, de taux d'intérêt, de régulation budgétaire, d'harmonisation fiscale et sociale. Mais cette mise en commun des compétences doit être précisément ciblée et leur mise en oeuvre doit faire l'objet d'un contrôle démocratique.»

Voilà pour une Europe dans laquelle l'Allemagne renonce le plus à son indépendance économique au nom de l'idéal communautaire. La France, de son côté, qui possède une plus grande marge de manoeuvre en ce qui a trait à la défense et à la diplomatie, consentirait-elle à partager son siège à l'ONU avec son ennemi d'hier?

Pour l'ancien ministre de la Défense, «il va de soi qu'en matière de politique étrangère ou de défense, c'est la coopération qui s'impose». Mais, car il y en a un, «il ne saurait être question, à mes yeux, que la France accepte que son siège de membre permanent à l'ONU soit partagé avec d'autres. La dissuasion nucléaire ne peut dépendre que du chef de l'État et ne peut donc être que nationale, même si les doctrines d'emploi peuvent varier».

De la part de celui qui est souvent qualifié de «gaulliste de gauche», cette prise de position n'étonne guère, la défense étant une question nationale par excellence dans la doctrine héritée de De Gaulle. Toutefois, pour ce qui est de l'ONU, l'importance de l'Allemagne doit être prise en compte, déclare Jean-Pierre Chevènement, qui rappelle que «la position française est favorable à l'élargissement du Conseil de sécurité à quelques pays, dont l'Allemagne, le Japon, l'Inde et le Brésil, de même qu'un ou deux pays africains. Mais ce n'est pas la position américaine».

La puissance états-unienne

Pour celui qui a fondé, avec l'écrivain Max Gallo, le Mouvement des citoyens, le rejet de l'Europe supranationale, qui aurait une politique étrangère commune, ne constitue pas un renoncement devant la puissance américaine, même si les États européens ne peuvent, seuls, rivaliser avec cette dernière.

«Une politique étrangère commune ne se décrète pas. Le projet de constitution européenne prévoyait de faire de l'OTAN l'instance de mise en oeuvre de la défense commune pour les principaux pays membres de l'Union européenne. On comprend que l'administration américaine ne se réjouisse pas vraiment du rejet du projet de constitution. Ce rejet sauvegarde l'indépendance de la France et l'idée même d'une Europe indépendante dans l'avenir.

«L'Europe ne peut rivaliser avec l'hyperpuissance américaine sur le plan militaire. Elle ne le peut pas et, d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable. L'ambition de l'Europe ne peut tendre qu'à devenir une grande puissance pacifique dans un monde multipolaire. Ni rivalité ni soutien automatique à l'hyperpuissance, mais une contribution raisonnée au dialogue des cultures et des nations et à la paix dans le monde.»

Quant au fait que la majorité des pays de l'Union européenne ait soutenu Washington en Irak, Chevènement parle d'«inféodation», une situation qui l'amène à souhaiter «une politique étrangère à géométrie variable, comme cela a été fait dans la crise irakienne (Paris, Berlin, Moscou, puis Madrid)».

La campagne présidentielle

Outre la crise du Moyen-Orient, il y a la campagne présidentielle de 2007 qui se profile à grands pas. À gauche comme à droite, les candidats potentiels s'activent. L'ancien premier ministre Laurent Fabius le fait au sein du Parti socialiste, et il s'est opposé au projet de constitution européenne. Un tel geste est-il suffisant pour rallier celui qui a été son ministre?

«Laurent Fabius a défendu une position favorable au "non" à l'intérieur du Parti socialiste. Il ne pouvait pas se contredire pendant la campagne. D'ailleurs, il est resté relativement discret. J'observe que ses propositions, notamment sur le gouvernement économique de la zone euro, se rapprochent des miennes. S'il sait développer un projet qui ne soit pas seulement "à gauche" mais qui réponde à l'intérêt de la République, Laurent Fabius pourra prétendre au soutien des républicains. S'il tel n'était pas le cas, il faudrait aviser.

«Pour ce qui me concerne, je n'ai pas encore pris de décision, mais je constate que, sur la plupart des sujets où, dans le passé, j'ai pris position à contre-courant — guerre d'Irak, statut particulier de la Corse, Europe fédérale —, les faits ont tranché... Des deux guerres du Golfe a résulté une profonde déstabilisation du Moyen-Orient. Par ailleurs, le processus de Matignon a tourné court: les Corses ont réaffirmé leur attachement à l'unité de la République. Enfin, le peuple français a refusé, le 29 mai, un projet de constitution européenne d'inspiration fédéraliste et a réaffirmé son attachement à une France souveraine.»

Québec, Canada, Europe

Jean-Pierre Chevènement fait partie de ces personnalités politiques françaises qui connaissent bien le Québec. Il s'y est intéressé dès les années 70. Encore une fois, il fait la comparaison entre la situation canadienne et celle de l'Europe.

«S'agissant du Canada, la situation qui y prévaut n'est pas celle de l'Europe. Il y a deux nations fondatrices, dont l'une est devenue dominante tandis que l'autre était dominée. Est-il possible d'aller vers une sorte de confédération poussée impliquant de larges dévolutions de compétences? C'est au peuple québécois de le dire. Je ne pense pas que le concept de fédération d'États-nations, en lui-même très confus, puisse être de quelque utilité pour faire avancer la question du Québec au Canada.»

Chevènement ne criera donc pas «Vive le Québec libre!» mais il ne peut s'empêcher de donner un conseil aux Québécois: «La confiance dans la force des nations sans lesquelles on ne peut rien faire, car elles sont la source de la légitimité et le cadre du débat démocratique.»

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