Revue de presse - L'Europe et le Canada, même destin ou non?

La France qui rejette la Constitution européenne, c'est un peu comme le Québec qui freine continuellement l'unification du Canada. C'est Lawrence Martin, dans le Globe and Mail de jeudi, qui l'affirmait: «Dimanche, la France a porté un dur coup à la progression de l'unité sur le continent européen. En Amérique du Nord, les cousins de la France, les Québécois, ont depuis longtemps eu la même attitude, à l'exception d'un seul épisode.» Lequel? L'Accord de libre-échange nord-américain. Chose presque incroyable dans la perspective de Martin: c'est un premier ministre québécois, Brian Mulroney, qui a réussi ce tour de force, «avec le soutien du Québec».

Pour le chroniqueur, le Canada est tiraillé entre deux modèles: «celui du conservatisme américain et un autre, plus modéré, plus européen». L'histoire du Canada a été marquée par ce dilemme qui se pose toujours, selon Martin. «En raison des tendances de l'immigration, le Québec représente la partie du Canada la plus liée à l'Europe alors que l'Alberta suit de manière plus claire les grandes tendances américaines», écrit-il. Or, au cours des quatre dernières décennies, soutient le chroniqueur, c'est le Québec qui a influé le plus lourdement sur le cours du Canada, notamment par le truchement de premiers ministres fédéraux francophones. Et si un autre scénario s'était produit? Si c'était l'Alberta qui avait exercé l'influence prédominante? Eh bien, «l'idéologie du laisser-faire imprégnerait davantage le Canada. Dans le classement des pays les plus riches, le Canada occuperait une place encore plus enviable mais ne réussirait toutefois pas aussi bien sur le plan de l'équité sociale».

Martin laisse entendre que l'épisode Mulroney, où le Québec s'était montré en faveur du libre-échange, a été une simple parenthèse. Et, au cours de cette période, l'Ouest n'a même pas pu obtenir la réforme qu'il souhaitait depuis si longtemps, le Sénat élu, ce qui aurait eu pour vertu de contrebalancer la «structure du pouvoir» au pays, laquelle est clairement à l'avantage du Canada central, soit l'Ontario et Québec. De plus, «récemment, le Québec s'est remis à exhiber ses muscles», c'est-à-dire à se montrer plus autonomiste, voire souverainiste, dans les sondages. Ceci a entraîné le gouvernement fédéral libéral, qui souhaite reconquérir le Québec, «à refuser le bouclier antimissile, à se maintenir en dehors du conflit en Irak et à céder aux demandes de Jean Charest lors des négociations dans le domaine de la santé».

Lorsqu'il est arrivé au pouvoir, note enfin le chroniqueur, Paul Martin semblait vouloir s'éloigner du «modèle Trudeau-Chrétien» et inclure davantage l'Ouest. Mais parce qu'il doit tendre l'oreille vers le Québec, où on est farouchement anti-Bush, il a finalement fait des choix politiques plus proches de ceux de ses prédécesseurs.

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Le New York Times a à peine parlé du vote français sur la Constitution européenne, soulignait Richard Gwyn dans le Toronto Star d'hier. «En revanche, tous les grands journaux canadiens ont publié des éditoriaux et des commentaires à ce sujet.» Comment expliquer cela? Nous «qui formons un pays de taille moyenne» accordons beaucoup d'attention à ce que les autres font alors que les Américains, eux, passent leur temps à «s'admirer dans le miroir».

Certes, sur le plan pratique, par exemple les échanges internationaux, les investissements, l'immigration ou la sécurité militaire, «l'Europe a été d'une importance marginale depuis un bon moment» pour le Canada.

Mais sur le plan «psychologique», l'Europe a «une grande importance chez nous» puisqu'elle représente un modèle différent de celui des États-Unis. «C'est depuis longtemps un modèle de multilatéralisme», concept qui intéresse des pays moyens comme le Canada parce qu'il s'oppose à l'unilatéralisme américain. Tellement que le politologue Philip Resnick, de la Colombie-Britannique, a récemment écrit ceci: «Le Canada est en définitive un État euro-américain [...], un État qui cadrerait très bien dans l'Union européenne.» Gwyn trouve toutefois que Resnick va trop loin, voire qu'il erre. Selon le chroniqueur, il faudrait plutôt dire que «nous sommes une sorte d'État nord-américain différent. Nous ne sommes pas aussi individualistes, aussi compétitifs et aussi impitoyables que les États-Unis, mais nous avons acquis, dans notre lait maternel, toutes les qualités de notre continent, comme la confiance en soi, le regard résolument tourné vers l'avenir, la facilité à accepter le changement et l'acceptation des grands espaces».

Bref, ne parlez pas à Gwyn de la prétendue «européanité» du Canada, qui repose selon ses défenseurs — comme Resnick mais aussi l'essayiste Jeremy Rifkin — sur la prémisse selon laquelle nous sommes plus favorables à la social-démocratie que les Américains. Il vaudrait mieux, selon Gwyn, dire que le Canada s'apparente davantage à ce qu'on a appelé les blue states, ces États bleus traditionnellement démocrates qui ont voté pour le candidat John Kerry à l'automne dernier.

Nul besoin, donc, de la référence européenne. En effet, pour Gwyn, le modèle européen «n'est tout simplement plus crédible». Et s'en réclamer, pour le Canada, n'est pas porteur d'avenir. «Ce modèle a perdu sa crédibilité aux yeux de ses propres populations, comme les résultats référendaires en France et aux Pays-Bas le prouvent. De plus, il n'est plus crédible en soi. Depuis plus d'une décennie, le chômage en Europe s'est maintenu autour de 10 %. Son taux de croissance est de moitié celui des États-Unis ou du Canada tandis que son indice de productivité stagne.» Au fond, conclut Gwyn, «l'Europe devra cesser d'être européenne ou alors elle sombrera dans l'insignifiance».

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Une brève on the ROC en terminant: dans le Globe de mardi, Doug Saunders citait John Erik Fossum, un chercheur en études canadiennes à l'université d'Oslo, en Norvège. Selon lui, en Europe, les Britanniques, avec le vote français de dimanche, sont de plus en plus opposés au concept d'Union européenne. Tellement qu'il semble maintenant impossible pour le premier ministre Tony Blair de tenir un référendum sur la question. Fossum estime que, «pour une grande partie des Britanniques tout comme pour une grande partie des Québécois à travers le temps, l'Union européenne n'a de sens que si elle fournit de l'argent au Royaume-Uni tout en ne se mêlant pas de politiques sociales. Le Royaume-Uni est une sorte de Québec européen alors que la France, eh bien, fait penser à l'Ontario. N'est-ce pas paradoxal?».