Grand ménage à Matignon

Deux jours après la défaite du oui lors du référendum français sur le traité constitutionnel européen, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin (à gauche) a démissionné hier et cédé sa place au ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepi
Photo: Agence France-Presse (photo) Deux jours après la défaite du oui lors du référendum français sur le traité constitutionnel européen, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin (à gauche) a démissionné hier et cédé sa place au ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepi

Paris — Le référendum français sur le traité constitutionnel européen a déjà fait une victime: le premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Après trois ans d'un parcours chaotique, c'est un homme dont la popularité est au plus bas qui a remis hier les clés de Matignon à son successeur, le flamboyant ministre de l'Intérieur, Dominique de Villepin.

À ceux, nombreux, qui demandaient sa démission après l'échec retentissant du oui au référendum de dimanche, Jacques Chirac a donc répondu en nommant à Matignon son collaborateur le plus proche. Il aura fallu 48 heures de tractations complexes et un défilé de personnalités à l'Élysée pour arrêter ce choix. Plutôt qu'un Nicolas Sarkozy, critique du modèle social français, ou une Michèle Alliot-Marie, sans véritable personnalité politique, Jacques Chirac a choisi son vieux collaborateur, l'ancien secrétaire général de l'Élysée.

Depuis 48 heures, les rumeurs favorisaient pourtant le populaire chef de l'UMP, Nicolas Sarkozy, qui jouit du soutien d'une majorité de députés et de plus de 80 % des électeurs de droite. La force du désaveu enregistré dimanche à l'endroit du gouvernement semblait imposer une rupture radicale avec la politique suivie jusque-là, une sorte d'électrochoc salutaire. Mais la grande marge de manoeuvre réclamée par Nicolas Sarkozy ainsi que l'ampleur des désaccords entre les deux hommes (Irak, laïcité, quotas d'immigration, etc.) a poussé Jacques Chirac, à 22 mois de la présidentielle, à porter son choix sur un proche qui ne l'a jamais trahi.

Dans un geste surprenant, Jacques Chirac annonce pourtant aussi la nomination de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur, qu'il a déjà dirigé pendant deux ans. Il deviendra ainsi le numéro deux du gouvernement tout en gardant la présidence de l'UMP, lui qu'on avait justement forcé à démissionner du ministère de l'Économie il y a un an, lorsqu'il avait été élu président du parti. En faisant entrer son principal rival au gouvernement, Jacques Chirac réunit un premier ministre symbolisant le modèle étatique français et un super-ministre identifié à des politiques plus «libérales».

Les noms des autres ministres devraient être annoncés aujourd'hui ou demain. La priorité du gouvernement est incontournable depuis le vote-sanction de dimanche. Il s'agit évidemment de combattre le chômage endémique (10 %) qui accable la France depuis deux décennies.

Il reviendra au premier ministre, a déclaré Jacques Chirac, de «gagner la bataille de l'emploi» tout en «faisant vivre et progresser le modèle français», que le président distingue résolument de ce qu'il nomme le «modèle anglo-saxon».

Ancien diplomate de carrière, Dominique de Villepin ne s'est pas fait remarquer jusqu'à maintenant par l'originalité de son programme économique. Gaulliste traditionnel, il a toujours été partisan de politiques volontaristes et étatistes. Sa nomination n'est d'ailleurs pas du goût des députés de son propre parti, qui lui reprochent son style hautain et surtout de n'avoir pas subi l'épreuve du suffrage universel. Avec Georges Pompidou et Raymond Barre, Dominique de Villepin est le troisième premier ministre français de la Ve république nommé avant d'avoir été élu.

Grand bourgeois frayant dans la haute noblesse française, Dominique de Villepin est surtout connu pour le discours qu'il a prononcé au Conseil de sécurité de l'ONU annonçant le veto français contre la guerre en Irak. Surnommé Néron par l'épouse du président, il a contribué à sortir Jacques Chirac de ses nombreux démêlés judiciaires dans des affaires de corruption. C'est aussi lui qui a incité le président à provoquer la dissolution ratée de l'Assemblée nationale en 1997, qui avait entraîné l'élection du socialiste Lionel Jospin. Pendant la cohabitation, la gauche l'a accusé de diriger un «cabinet noir» chargé de fomenter des «coups tordus» contre le premier ministre socialiste. Au ministère de l'Intérieur, Villepin s'est surtout fait remarquer par sa lutte contre l'immigration clandestine, contre l'usage de drogues et pour la protection des mineurs. En juillet 2004, il a dénoncé l'agression «ignoble, aggravée de gestes racistes et antisémites», d'une jeune femme dans un train de banlieue. On apprendra plus tard que l'événement avait été inventé de toute pièce.

À deux ans de la présidentielle, il doit donner «une nouvelle impulsion» (selon les mots de Jacques Chirac) à un régime profondément blessé par le vote de dimanche, qui a vu 55 % des électeurs rejeter le traité constitutionnel européen. Selon un sondage Louis Harris, 55 % des Français estiment que Jacques Chirac est «durablement discrédité» par ce vote massif alors que 62 % prédisent «une crise politique majeure».

À peine nommé, Dominique de Villepin a déjà des ennemis. Selon le quotidien Le Monde, l'ancien premier ministre Alain Juppé aurait plaidé contre lui à l'Élysée. «Vous ne pouvez pas le nommer à Matignon, il n'aura jamais le soutien de l'Assemblée. Dans la situation de crise dans laquelle nous sommes, on aura la France dans la rue en quelques mois», aurait déclaré l'ancien premier ministre, condamné pour une affaire d'emplois fictifs et qui doit bientôt se rendre enseigner au Québec.

Le «souverainiste» Philippe de Villiers (droite) parle d'un «bricolage institutionnel sous la forme d'un gouvernement du oui». Sur le même ton, le chef de l'UDF (centre droit) François Bayrou décrit une «ambiance d'opéra bouffe» qui ne résoudra en rien les problèmes révélés par le référendum, dit-il. La porte-parole de l'UMP, Valérie Pécresse, a déclaré que la décision de Nicolas Sarkozy «de s'unir à Dominique de Villepin a été unanimement appréciée par les députés».

Pour le socialiste Arnaud Montebourg, Jacques Chirac «a commis une erreur historique. Les citoyens ont demandé dimanche d'être entendus. La réponse du président de la République est de nommer un homme qui ne sait pas ce que le suffrage universel veut dire et n'a jamais croisé un électeur de sa vie». Le socialiste Jean-Marc Ayrault y voit «l'ultime tentative pour sauver un pouvoir à l'agonie».

Dominique de Villepin est aussi écrivain. Il a écrit plusieurs recueils d'une poésie plutôt baroque. Il est aussi l'auteur d'une biographie de Napoléon qui raconte les 100 derniers jours de l'empereur et sa fuite malheureuse de l'île d'Elbe.