Le nouveau premier ministre français - Dans le « cercle de confiance »

Dominique de Villepin hier, à sa sortie de la rencontre avec le président Jacques Chirac.
Photo: Agence Reuters Dominique de Villepin hier, à sa sortie de la rencontre avec le président Jacques Chirac.

Il est en chemise blanche, au soleil. Dans quelques heures, il ira à l'Élysée pour discuter avec le président de son futur gouvernement. Mais là, puisque rien n'est encore officiellement fait, il donne le change et lâche une petite rime amusante, qu'il peaufine depuis plusieurs jours pour les curieux: «Oh, il n'y a pas que Matignon. Il y a aussi les champignons... »

Le matin, il dit s'être levé tôt pour écrire. Parce que, lâche-t-il, «la lumière tue. Si on n'a pas un peu de silence et d'ombre autour de soi, on se perd». Il a d'ailleurs toute une série de formules de ce genre, qu'il sert à tous ceux qui cherchent à le saisir. Des phrases belles et ciselées qu'il dit avec cette emphase qui est sa marque. «Nous sommes entrés dans le temps des peuples.» «Je suis un homme de mission.» «La politique modeste n'est pas ce qu'attendent les Français.»

C'est son style à lui. Son pelage éclatant. Celui qui le distingue des autres grands fauves dans la jungle du pouvoir. Des mots qui claquent, du souffle, des abstractions en pagaille. Tout ce qui fait parfois qu'au sortir d'une réunion, des députés, des chefs d'entreprise, des journalistes qui lui ont trouvé de l'allant, s'interrogent pourtant sur ce qu'il faut comprendre derrière tout cela. L'écrivain Régis Debray cisela un jour un bon résumé du personnage. Dominique de Villepin au pouvoir, c'est «un lyrique aux manettes».

Ses congénères en politique sont souvent plus directs. «Il parle du peuple sans être jamais monté en seconde classe, du terrain sans avoir jamais été élu», cingle Nicolas Sarkozy, qui l'a déjà rangé parmi ses rivaux. Alain Juppé est allé plaider contre lui, à l'Élysée. «Vous ne pouvez pas le nommer à Matignon, il n'aura jamais le soutien de l'Assemblée. Dans la situation de crise dans laquelle nous sommes, on aura la France dans la rue en quelques mois.» Les deux hommes ont été amis. Mais, même alors, Juppé disait de Villepin: «Il ferait un excellent premier ministre en temps de guerre... En temps de paix, c'est autre chose... »

«Il manque de sens politique. Et même de sens commun», lâche l'ancien premier ministre Édouard Balladur, qui l'a identifié parmi ses adversaires de 1995. Le président lui-même, qui reçoit, depuis des années maintenant, les adversaires de Villepin comme on reçoit des plaignants, laisse dire. Ou prend les choses à la blague: «Tu sais bien comme il est... La cavalerie cavale, cela emmerde les artilleurs. Mais c'est mon meilleur chef de commando.»

Dominique de Villepin balaie tout cela d'un revers de ses belles mains. Il détonne dans les cercles du pouvoir? Il s'en félicite. Il n'a peur de rien. Ni des autres, ni des critiques. Il a d'ailleurs pris l'habitude de les liquider d'une phrase mortifiante dont des dizaines de députés et de hauts fonctionnaires lui tiennent parfois encore rigueur: «Est-ce qu'on ne pourrait pas élever un peu le débat?» Et lorsqu'on lui rapporte tout de même les détestations tenaces qu'il suscite, il lâche: «Les petites phrases ne me touchent pas. Je ne suis pas vulnérable à la pique», assure-t-il. «Et puis, je n'aime pas les gens qui chipotent dans leur assiette. Moi, je veux tout! Tout!»

Eh bien, nous y sommes. En 2002, Jacques Chirac avait hésité à lui confier le ministère de l'Intérieur. Il fallait que «Dominique» se fasse un peu les dents. «J'ai dit au président: "Donnez l'Intérieur à Sarkozy. Il y sera bien meilleur"», assure aujourd'hui l'impétrant avec cet orgueil qu'ont seuls les proches du chef de l'État. Il a pris la tête du Quai d'Orsay. Son corps d'origine, à la sortie de l'ENA. Son berceau politique. Il y a laissé l'image d'un ministre des Affaires étrangères applaudi à l'ONU pour son discours antiguerre dans la crise irakienne. Pour la première fois depuis longtemps, un homme politique français, polyglotte, élégant et déterminé réincarnait cette France à prétention universaliste qui exaspère et fascine Européens et Américains.

«Il faut vous frotter aux dossiers intérieurs, ceux qui réclament du pragmatisme», lui a ensuite conseillé Jacques Chirac en le nommant finalement, moins de deux ans plus tard, Place Beauvau. Sécurité, intégration, laïcité. Un vrai tour de chauffe pour la suite.

Au bout de quelques mois, pourtant, Villepin n'a plus cessé d'évoquer l'«après». L'après-Raffarin, s'entend. Lâchant jour après jour ses appréciations vachardes sur celui auquel il va finalement succéder: «Quand on est à petite vitesse, on prend les balles. Si on occupe son poste, on a moins de chances d'être touché.»

Jean-Pierre Raffarin, qui aujourd'hui encore supporte mal qu'on l'ait tant de fois méprisé, a dû se résoudre à lui céder la fonction. Du nouveau duo qui se met en place, il reconnaît pourtant: «Chirac sait exactement ce qu'est Villepin. Son imagination et ses excès. Il en a fait le tour mieux que chacun d'entre nous. Mais il est dans le cercle de confiance.»

Le cercle de confiance... C'est bien là la force de ce nouveau premier ministre de 51 ans. Comment expliquer, sans cela, qu'il soit parvenu à rafler ce poste que tout élu convoite sans avoir lui-même été adoubé par le suffrage universel? Alors qu'une bonne partie des parlementaires le déteste pour ses sorties cinglantes et lui tient encore rigueur de la dissolution de 1997, imaginée par lui mais payée au prix fort par des centaines de députés de droite battus dans les urnes. Comment expliquer qu'il soit choisi au plus fort de la crise morale et politique que traverse le pays alors qu'il est si mal connu des Français?

Il est entré dans cette intimité du pouvoir présidentiel par des chemins différents de ceux des chiraquiens de toujours. Par l'extérieur, pourrait-on dire.

Si on reprend l'histoire à ses débuts, dans cette enfance qui va faire de Dominique de Villepin ce qu'il est, il faut commencer par quitter l'Europe. Traverser la Méditerranée. Franchir l'océan Atlantique et pénétrer dans ces enclaves si particulières que sont les villas des Français de l'étranger. Ah, les dîners de la bourgeoisie expatriée, dans les années 50 et 60! Un service de table de Limoges, de grands bordeaux qui s'aèrent doucement dans des carafes de cristal, l'hôtesse souriante, en robe de couturier parisien, une conversation érudite, volontiers littéraire. Et dehors, les jasmins de Rabat. Les iguanes qui sommeillent dans le jardin, à Caracas. Les pelouses grasses des quartiers résidentiels de Washington.