Les doutes planent sur les projets nucléaires russes en Biélorussie

Le président russe Vladimir Poutine serre la main de son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko lors d’une rencontre tenue à Sotchi, en Russie, le 26 septembre dernier.
Gavriil Grigorov Sputnik via Agence France-Presse Le président russe Vladimir Poutine serre la main de son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko lors d’une rencontre tenue à Sotchi, en Russie, le 26 septembre dernier.

En annonçant le déploiement d’armes atomiques sur le territoire de son allié biélorusse, la Russie a suscité une vague de réprobation occidentale sur un nouveau « chantage nucléaire » dans sa guerre contre l’Ukraine, mais des doutes subsistent sur la réalité de ses intentions.

Comme à plusieurs reprises depuis qu’il a lancé son armée contre Kiev en février 2022, Vladimir Poutine brandit la menace nucléaire pour montrer sa détermination et faire pression sur les alliés de l’Ukraine.

Chancelleries et experts occidentaux relativisent toutefois la menace.

 

« Rien de nouveau »

Samedi, le président russe a annoncé le déploiement en Biélorussie — frontalier de l’Ukraine, de la Pologne et de la Lituanie — d’armes nucléaires dites « tactiques », donc de courte portée.

Il balaye depuis les condamnations de l’Occident, relevant que les États-Unis ont depuis longtemps déployé des armes nucléaires en Europe (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas et Turquie).

Et plusieurs pays de l’OTAN disposent de missiles capables d’emporter des charges nucléaires.

« On savait déjà que la Russie progressait vers l’adoption d’un accord type OTAN avec la Biélorussie […]. Il n’y a rien de nouveau », écrit sur son compte Twitter le Dr Jeffrey Lewis, expert américain en non-prolifération nucléaire.

De fait, la Russie avait déjà installé en 2016 des missiles Iskander à capacité nucléaire dans l’enclave de Kaliningrad, entre Pologne et Lituanie.

Aucune trace visible

 

Comme toujours dans ce domaine, les détails sont rares et les questions innombrables.

Les vecteurs d’abord : Poutine a indiqué que dix avions biélorusses étaient « prêts à utiliser ce type d’arme », précisant avoir transféré des missiles Iskander capables d’emporter une ogive nucléaire.

Mais il a aussi fait état d’un « entrepôt spécial » pour y stocker des ogives au 1er juillet.

Or « il n’y a aucune trace de cette construction et il paraît assez peu probable que ce soit terminé en trois mois », explique à l’AFP Marc Finaud, vice-président des Initiatives pour le désarmement nucléaire (IDN). « On peut faire confiance à tous les satellites espions du monde pour scanner le territoire biélorusse » et en chercher le moindre indice.

Pavel Podvig, un expert russe indépendant, juge même « très improbable […] que de réelles armes nucléaires soient déplacées en Biélorussie ».

Contradiction avec la Chine

 

Vladimir Poutine agite une nouvelle fois la menace nucléaire sans s’épargner les contradictions, notamment à l’égard de son partenaire chinois.

Il a admis la semaine dernière, avec le président chinois Xi Jinping, « qu’il ne peut y avoir de vainqueurs dans une guerre nucléaire et que cette dernière ne doit jamais être déclenchée ».

Les deux hommes ont aussi rappelé qu’aucune arme nucléaire ne devait être stationnée dans un pays étranger. Poutine « viole la propre position constante de la Russie », constate Marc Finaud.

L’annonce pourrait contrarier Pékin, qui ne veut à aucun prix d’un retour en Corée du Sud des armes nucléaires américaines, souligne à cet égard William Alberque, de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS).

« Voir la Russie écarter soudainement l’argument selon lequel on ne peut installer des armes nucléaires sur un autre territoire, c’est une menace fondamentale pour la sécurité de la Chine », assure-t-il.

Prolifération

 

Depuis l’annonce de samedi, les chancelleries occidentales restent mesurées. « Nous n’avons aucune indication qu’il ait tenu son engagement ou qu’une arme nucléaire ait été transférée », a affirmé John Kirby, porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche.

« Pour le moment c’est une annonce. Le risque d’emploi n’est pas immédiat », confirme Marc Finaud, même si chaque transfert d’une ogive nucléaire augmente le risque d’erreur, de piratage ou d’accident.

Mais la rhétorique russe « fait aussi augmenter la demande de dissuasion dans les pays de l’OTAN », relève Jeffrey Lewis. « C’est essentiellement pour cela qu’on voit la Suède et la Finlande rechercher la sécurité via l’adhésion à l’OTAN ».

Reste l’hypothèse que Poutine cherche « un levier pour pousser l’OTAN à retirer ses armes nucléaires d’Europe », évoque William Alberque, selon qui le gain stratégique pour Moscou de disposer d’armes nucléaires en Biélorussie est très limité.

Lundi, la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN), prix Nobel de la paix en 2017, a rappelé pour sa part qu’une arme nucléaire « tactique » pouvait atteindre 100 kilotonnes, contre seulement 16 pour celle qui « a détruit Hiroshima et tué 140 000 personnes » en août 1945.



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