«Après Dnipro, ma santé mentale s’est écroulée»

Des drapeaux ukrainiens ont été placés près de la place Maïdan dans le centre de Kiev, pour rendre hommage à la mémoire des personnes tuées pendant la guerre.
Photo: Daniel Cole Associated Press Des drapeaux ukrainiens ont été placés près de la place Maïdan dans le centre de Kiev, pour rendre hommage à la mémoire des personnes tuées pendant la guerre.

Écorché par l’accumulation de tragédies, le moral des Ukrainiens a été mis à rude épreuve ces derniers jours. Le pays n’avait pas encore eu le temps de se relever de la frappe ayant fauché la vie de 45 civils à Dnipro samedi dernier que l’hélicoptère qui transportait le ministre ukrainien de l’Intérieur s’est écrasé mercredi près d’une école maternelle à Brovary, non loin de Kiev, faisant 14 morts. Malgré ces drames et les informations persistantes voulant que Moscou prévoie attaquer à nouveau Kiev pour asservir l’Ukraine tout entière, les Ukrainiens disent regarder encore et toujours droit devant, vers leur victoire.

« Ces derniers jours, après Dnipro, ma santé mentale s’est écroulée, souffle Anastasiia Verba, 29 ans, qui habite à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Mais généralement, je me sens forte et je sais que je peux continuer. »

Pour elle comme pour d’autres, la réalité frappe parfois sans avertir. « Des fois, je commence à pleurer sans savoir pourquoi. J’essaie de me contrôler, mais je n’y arrive pas. » Après onze mois de guerre, « je dois apprendre à vivre avec cette brisure [brokenness] en moi ».

Samedi dernier, les vies de 45 civils, dont 6 enfants, se sont arrêtées lorsqu’un missile — possiblement russe — a éventré un immeuble résidentiel de Dnipro, dans le centre-est du pays, détruisant plus de 200 appartements. Selon le dernier bilan des autorités ukrainiennes, 79 personnes ont été blessées dans l’attaque et une vingtaine d’autres sont toujours portées disparues.

Des fois, je commence à pleurer sans savoir pourquoi. J’essaie de me contrôler, mais je n’y arrive pas.

« Je sais exactement quel édifice résidentiel a été touché, raconte avec émotion Vadym Blonsky, 22 ans, qui habitait à Dnipro l’an dernier. J’étais tellement triste et atterré [dans les derniers jours] que je ne pouvais plus manger ni dormir. »

Le jeune homme — qui consacre l’essentiel de son temps « à travailler pour la victoire » en oeuvrant comme bénévole à Kiev pour la fondation Come Back Alive, qui soutient l’armée ukrainienne, et pour le site d'information The Ukainians Media — assure que les Ukrainiens maintiennent malgré tout le cap. « Nous vivons des moments très difficiles en ce moment, mais nous demeurons unis, mentionne-t-il. Nous allons soutenir notre armée jusqu’à notre victoire. Nous n’avons aucune autre option. »

Catastrophes en série

Pour ajouter au malheur, le ministre ukrainien de l’Intérieur, Denys Monastyrsky, a trouvé la mort mercredi lorsque l’hélicoptère à bord duquel il se trouvait pour se rendre sur la ligne de front s’est écrasé en banlieue de Kiev. En tout, 14 personnes, dont un enfant, ont péri dans ce qui semble être un accident. Le drame a aussi fait 25 blessés, dont 11 enfants.

Ces catastrophes en série s’ajoutent à un hiver difficile en Ukraine, où les coupures d’électricité et de chauffage sont devenues la norme. « Mais on arrive à en rire, soutient Anastasiia Verba en mentionnant que de nombreux mèmes ridiculisant les actions des Russes circulent sur les réseaux sociaux. Il y en a un qui dit : quand tu ne peux plus te sécher les cheveux chez toi, tu peux toujours aller au supermarché pour le faire ! »

De l’humour grinçant pour rappeler qu’il vaut mieux vivre sans courant que sous le joug russe, dit-elle. « Ce que nous leur disons, c’est : “Voyons donc ! Vous pensez vraiment que vous allez nous casser parce que vous nous coupez l’électricité et le chauffage ?” »

Nouvelle attaque ?

Alors que les analystes prévoyaient un hiver plutôt calme sur la ligne de front, des combats féroces font toujours rage dans le sud et l’est de l’Ukraine. Et les échos voulant que les Russes se préparent à donner un nouvel assaut sur Kiev pour faire tomber l’Ukraine tout entière se font de plus en plus persistants.

Mi-décembre, le commandant en chef de l’armée ukrainienne, Valeri Zaloujny, a déclaré qu’il s’attendait à ce que cette nouvelle attaque sur la capitale se fasse dès les premières semaines de la nouvelle année. Puis, la semaine dernière, le président russe, Vladimir Poutine, a nommé Valéri Guerassimov, le chef d’état-major de l’armée russe, commandant de l’offensive en Ukraine, ce qui fait craindre le pire.

« Je ne vois pas en quoi la nomination de Guerassimov devrait représenter un changement tectonique [pour la guerre en Ukraine] », laisse tomber au Devoir Olexandr Solonko, 31 ans, qui s’est joint à l’armée ukrainienne au deuxième jour de la guerre. « On est déjà dans une nouvelle phase du conflit. On est dans une guerre d’attrition [visant l’épuisement des Ukrainiens], où on recourt à de la chair à canon [russe] et à des tentatives de détruire les infrastructures ukrainiennes », dénonce celui qui a quitté dernièrement la région de Bakhmout, chaudement disputée, pour être réaffecté dans le centre du pays.

Mais il ne faut pas pour autant « sous-estimer la soif de sang des Russes », affirme le combattant. « Je n’ai aucun doute que Poutine va mobiliser le plus de personnes possible dans l’armée, s’indigne-t-il. Il ne va pas arrêter tant que nous ne l’arrêterons pas nous-mêmes. »

Plus forts

De son côté, Vadym Blonsky rappelle que les rumeurs d’une nouvelle attaque sur la capitale circulent depuis la libération de la banlieue de Kiev des troupes russes au printemps dernier. « Nous n’avons pas peur. Nous comprenons le danger que la Russie représente, mais ça ne change rien [la nomination de Guerassimov], dit-il. Nous allons nous battre pour Kiev ou pour toute autre ville. »

Pour Anastasiia Verba, il ne fait aucun doute que l’Ukraine est plus forte aujourd’hui qu’aux premiers jours de la guerre. Plus forte sur le plan militaire, certes, en raison des équipements envoyés par l’Occident. Mais plus forte aussi au niveau des civils, qui se sont tous ralliés autour d’une cause commune.

« On a analysé la productivité à mon travail [qui n’est pas lié à l’effort de guerre, NDLR], rapporte-t-elle. Et ça s’est amélioré depuis un an dans toutes les équipes. Nous travaillons tous plus fort parce qu’il y a une raison maintenant pour laquelle nous le faisons. »

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