Trois ans de Brexit, un anniversaire qui ne donne pas le coeur à la fête

Début janvier, un sondage Savanta mené pour le quotidien « The Independent » a révélé que 54% des Anglais considéraient comme une erreur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Pis, 65% se prononceraient même pour une réadmission au projet européen commun si on leur posait la question aujourd’hui.
Photo: Oli Scarff Agence France-Presse Début janvier, un sondage Savanta mené pour le quotidien « The Independent » a révélé que 54% des Anglais considéraient comme une erreur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Pis, 65% se prononceraient même pour une réadmission au projet européen commun si on leur posait la question aujourd’hui.

Cité par l’hebdomadaire britannique The New European, Robert, 67 ans, camionneur à la retraite dans la petite ville de Skegness, cité balnéaire du Lincolnshire, n’avait visiblement pas envie de tourner longtemps autour du pot pour parler du Brexit, presque trois ans après l’entrée en vigueur effective de la séparation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. C’était le 31 janvier 2020.

« On s’est fait rouler. Nous avons été trompés », a-t-il laissé tomber en parlant de politiciens s’étant « servis du Brexit pour prendre le pouvoir. Ils ont dit : “On va se débarrasser de tel et tel problème. Votez pour nous et on va régler ça.” Sauf qu’ils nous ont escroqués. Le Brexit n’a absolument rien rapporté à Skegness », une des villes du Royaume-Uni où pourtant le vote pour le Brexit, lors du référendum de 2016, a été un des plus élevés du pays, avec un taux de 75 %.

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Et quand on lui demande ce qu’il ferait si Boris Johnson, ex-premier ministre britannique et figure de proue de la campagne des partisans du Brexit, passait par hasard dans sa ville, Robert répond : « Je lui cracherais dessus. »

Plus loin, le maire de la ville, Tony Tye, un ex-hôtelier de 76 ans qui a soutenu le projet de séparation il y a sept ans, en rajoute : « Je crois tout simplement que Boris Johnson nous a tous leurrés. Je ne pense pas qu’il ait vraiment tenu une seule de ses promesses. »

À l’approche du troisième anniversaire de la sortie des Britanniques du projet commun européen, le coeur est loin d’être à la célébration au Royaume-Uni, où, depuis trois ans, les semaines se suivent, et avec elles les mauvaises nouvelles, bien concrètes, liées à la décision prise par le pays de sortir du cadre de l’Union européenne (UE) pour faire cavalier seul.

Pénurie en santé

La campagne du Brexit a été mue en grande partie par des appels populistes incitant à reprendre le contrôle des finances pour redonner au pays sa grandeur d’antan, mais aussi à se protéger de vagues d’immigration déferlant depuis l’UE et menaçant la culture et la stabilité du Royaume-Uni, selon ses promoteurs.

Or, ce divorce vient surtout depuis des mois nourrir la crise qui frappe, là-bas aussi, le système de santé, en amplifiant la pénurie de personnel que la pandémie de COVID-19 des deux dernières années a induite. En décembre, un rapport sans compromis du groupe de réflexion Nuffield Trust soulignait que le Brexit a entraîné l’exode d’infirmières d’origine européenne, forçant désormais le recrutement dans des pays non européens, pourtant sur la liste rouge de l’Organisation mondiale de la santé, au rythme de 600 personnes par mois avant 2020, et de 1000 mensuellement durant la seule année 2021. L’embauche dans ces pays, dont le Nigeria ou le Pakistan font partie, n’est pas recommandée par l’OMS, car il peut compromettre le fonctionnement des systèmes de santé de ces pays à faible revenu.

Le système doit également composer avec des problèmes d’approvisionnement en médicaments provenant de l’Union européenne et passant par l’Irlande du Nord, province du Royaume-Uni où les flux de marchandises avec le reste du pays ont été perturbés par le Brexit. C’est que pour préserver la paix entre les deux Irlande — la république d’Irlande est un pays à part entière de l’UE —, le territoire reste techniquement sous les règles de l’UE, mais doit en contrepartie vivre avec une frontière douanière avec le reste du Royaume-Uni, dont il fait pourtant toujours partie. Un détail que les partisans du divorce n’avaient jamais anticipé.

Ironiquement, ces tenants du Brexit ont fait campagne sur les bénéfices que la séparation apporterait au réseau britannique de la santé en exploitant dans leur slogan un chiffre frappant : 350 millions de livres sterling. Selon eux, c’était la somme envoyée chaque semaine par Londres à Bruxelles pour exister dans le marché commun et qui allait servir, après la sortie de l’UE, à combattre le sous-financement du National Health Service, le système public de santé, à augmenter le personnel, à construire de nouveaux hôpitaux… La donnée financière a été à l’époque contestée par les gardiens officiels de la statistique du Royaume-Uni.

En lieu et place, le pays vit surtout avec l’exode de ses spécialistes, comme les dentistes, les cardiologues ou les anesthésistes, souligne le Nuffield Trust dans son rapport, partis refaire leur vie dans l’Union européenne.

Pas mieux qu’avant

Économiquement, la situation n’est guère plus reluisante, comme l’a précisé jeudi l’Autorité bancaire européenne (ABE), qui note depuis 2020 une augmentation de la richesse des banquiers de l’UE après un départ massif des détenteurs de haut revenu, de plus d’un million d’euros, des institutions bancaires du Royaume-Uni et qui ont pris le chemin de la France, de l’Espagne ou de l’Italie.

En décembre dernier, l’inflation au Royaume-Uni a également frappé plus fort qu’ailleurs dans des économies comparables, à 10,5 %, soit bien plus que le taux annuel de 6,5 % enregistré aux États-Unis, de 9,2 %dans la « zone euro ». Un scénario annoncé par Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, depuis des mois et qui, en novembre dernier, évoquait à nouveau la dévaluation de la monnaie britannique comme source d’amplification de l’inflation au Royaume-Uni, expliquait-il sur les ondes de la BBC. Avant le divorce, l’économie du pays, en comparaison, représentait 90 % de celle de l’Allemagne, un des moteurs de l’UE. Après la séparation, elle n’est plus qu’à 70 %, selon lui.

« Il existe un lien très clair entre le Brexit, le “brexitisme” et le populisme, résume en entrevue au Devoir Phil Syrpis, professeur de droit à la University of Bristol et fin analyste de ce mouvement séparatiste. Des slogans comme “reprendre le contrôle” sonnent bien, mais sont très difficiles à traduire en politiques efficaces. En bref, la campagne de séparation n’était finalement rien de plus que cela : une campagne. Pas un programme politique », ce que les Britanniques saisissent désormais à la dure… et avec regret.

Partir, revenir

Début janvier, un sondage Savanta mené pour le quotidien The Independent a révélé que 54 % des Anglais considéraient comme une erreur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Pis, 65 % se prononceraient même pour une réadmission au projet européen commun si on leur posait la question aujourd’hui. Une perspective référendaire toutefois très incertaine dans un pays dont le climat politique ultrapolarisé demeure un frein au progrès et à la sortie de crise, selon M. Syrpis.

« Le Brexit a eu un effet néfaste sur la politique nationale, qui est de moins en moins fondée sur les faits et les preuves et où les déclarations farfelues sont faites de toutes parts pour défendre des intérêts politiques particuliers, dit-il. Cela semble être une bonne façon d’attirer des votes, mais pas une si bonne façon de gouverner. »

Et il ajoute : « Le pays et les politiciens ont très peu appris du Brexit, et le retour de politiques fondées sur des données probantes se fait toujours attendre. »

Paradoxalement, en quittant l’Union européenne, les Britanniques sont devenus les plus grands promoteurs de cette cause commune dans l’ensemble des 27 pays au sein de ce projet politique, économique et social, ironisait la semaine dernière le chroniqueur du Guardian Jonathan Freedland, en pointant du doigt la dernière étude de l’European Social Survey (ESS) qui prend le pouls du sentiment européen dans 30 pays du continent tous les deux ans.

Il existe un lien très clair entre le Brexit, le “brexitisme” et le populisme

 

Des pays où le Brexit et ses conséquences parfois dramatiques ont fait chuter l’adhésion au projet de séparation qui, depuis 2016, pouvait y avoir une existence significative, comme en Hongrie, au Portugal, aux Pays-Bas, en France, Italie, Finlande…

« Ils voient notre dysfonctionnement politique, avec nos cinq premiers ministres qui se sont succédé en six ans, écrit-il. Ils voient la façon dont le Brexit a divisé la nation, en injectant de l’acrimonie et de la toxicité dans nos existences. Ils voient notre malaise économique, avec une Grande-Bretagne à la traîne, soumise aux mêmes pressions de reprise post-COVID et d’inflation que nos voisins, mais souffrant davantage, avec une contraction de 5,2 % du PIB et une baisse de 13,7 % des investissements au dernier trimestre 2021. »

Et de conclure : « Nous avons trouvé un rôle maintenant : nous sommes la preuve révulsive de ce qu’il ne faut pas faire », avec un Brexit ayant convaincu 51,89 % des Britanniques ayant voté pour d’être la solution simple et unique à tous les problèmes et qui, trois ans après son entrée en vigueur, fait surtout la démonstration qu’il est le « créateur de problèmes » désormais « omniprésents ».



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