Les preuves d’un génocide s’accumulent, plaide l’Ukraine

Des corps exhumés d’un charnier à Izioum, dans l’est de l’Ukraine, présentaient des signes de torture, selon les autorités ukrainiennes.
Juan Barreto Agence France-Presse Des corps exhumés d’un charnier à Izioum, dans l’est de l’Ukraine, présentaient des signes de torture, selon les autorités ukrainiennes.

Les preuves d’un génocide commis par les Russes s’accumulent, soutient l’Ukraine. Partout dans les territoires libérés par l’armée ukrainienne, les autorités relèvent des indices d’atrocités et de crimes contre l’humanité.

C’est ce qu’affirme le porte-parole officiel du ministère des Affaires étrangères, Oleg Nikolenko. Cela milite en faveur de la mise sur pied d’un tribunal spécial, selon l’Ukraine — une position qui soulève encore des questionnements de ses alliés, dont le Canada.

Dans une entrevue avec La Presse canadienne, M. Nikolenko a soutenu que les preuves sont « horribles ».

Cela relance un débat qui a cours depuis le printemps sur l’exécution ou non par la Russie d’un plan et d’actions génocidaires dans ce pays ravagé par la guerre depuis février.

M. Nikolenko ajoute ainsi sa voix au procureur général de l’Ukraine qui a affirmé dimanche à la BBC que les frappes russes contre les infrastructures énergétiques, le réseau électrique notamment, équivalaient à un génocide. Pas moins de 10 millions de personnes ont alors été plongées dans l’obscurité, principalement dans la capitale. Le réseau d’eau potable a aussi flanché et cela fait craindre le pire avec l’hiver qui s’en vient.

Selon le Bureau du procureur général de l’Ukraine, qui compile les rapports, pas moins de 49 471 crimes de guerre et crimes d’agression ont été commis depuis le début de l’invasion russe le 24 février dernier.

Les troupes de Vladimir Poutine ont occupé jusqu’au quart du territoire ukrainien, mais ont dû battre en retraite et on estime maintenant à 15 % le territoire sous le joug russe, principalement dans l’est et le sud-est.

Des traces laissées

 

Or c’est en se retirant que l’agresseur laisse derrière lui les traces du crime. Des chercheurs qui ont mis sur pied des outils de détection des exactions, notamment par les réseaux sociaux, ont relevé que l’armée russe exécutait davantage de crimes allégués et d’atrocités juste avant de devoir abandonner du terrain, selon des résultats présentés dans un séminaire à l’Université d’Ottawa récemment.

« Dans chacune des localités que nous libérons, nous trouvons des lieux où des atrocités de masse ont été commises, des fosses communes, des salles de torture », a expliqué M. Nikolenko au cours d’un entretien dans un bunker souterrain du ministère des Affaires étrangères, à Kiev.

« Tous ces cas sont actuellement sous enquête », a-t-il poursuivi.

Par exemple, récemment, à Balaklia, une ville libérée en septembre et visitée récemment par La Presse canadienne, une salle de torture avait été aménagée dans le poste de police local.

Les preuves s’accumulent et laissent de moins en moins de doute sur les exactions génocidaires du régime de Moscou, juge le gouvernement ukrainien.

« Il y a des preuves horribles de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, a assuré le porte-parole officiel. Si on regarde la somme des crimes commis par les Russes en Ukraine, cela peut équivaloir à un génocide. »

Un mot lourd de sens

Le recours au mot génocide est très chargé et ne peut être invoqué à tout propos, depuis la Shoah durant la Deuxième Guerre mondiale et la fondation des Nations unies, qui ont codifié ce crime dans une convention.

Selon la Convention sur le génocide de l’Organisation des Nations unies (ONU), le génocide se définit comme « un crime commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».

Aux yeux du gouvernement de Kiev, on massacre des civils au simple motif qu’ils sont ukrainiens.

« La Russie se conduit comme un État terroriste, elle tue des personnes innocentes, sans raisons ou motifs particuliers, simplement parce qu’elles sont ukrainiennes et qu’elles continuent de résister », a tranché M. Nikolenko.

La chercheure Marie Lamensch, qui est coordonnatrice de projet à l’Université Concordia, a évoqué récemment « l’hyperviolence » de la guerre en Ukraine qui dépasserait ce qu’on a vu auparavant.

Celle qui a étudié auparavant le génocide rwandais a d’ailleurs comparé les sévices documentés en Ukraine à ce qui avait été rapporté au Rwanda.

Elle a parlé des « mutilations pratiquées sur les corps même après les meurtres », au cours d’un colloque sur les études ukrainiennes à Ottawa.

Sur le sol ukrainien, les troupes russes commettent entre autres des « viols, transports forcés d’enfants, de destructions de domicile et d’infrastructures civiles », a-t-elle détaillé.

Le recours au terme génocide ne fait pas l’unanimité et pourrait faire l’objet d’un débat politique et juridique.

Une spécialiste de la question ukrainienne a appelé à une certaine prudence. Dans une prise de position récente sur les réseaux sociaux, la chercheuse française Anna Colin Lebedev a reconnu une forme de « discours politique génocidaire ambiant et un mépris pour l’Ukraine profondément ancré » en Russie.

L’auteure du livre « Jamais frères ? », portant sur les relations complexes entre l’Ukraine et la Russie, note que le commandement russe est « défaillant sur le terrain » et perd le contrôle de la situation.

Elle a toutefois précisé ensuite qu’elle n’a pas d’éléments qui lui permettent de conclure qu’il y a « un ordre direct d’extermination donné aux troupes ».

Appelée à préciser son analyse, Mme Colin Lebedev n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue.

Une cour spéciale

 

L’Ukraine veut que la Cour pénale internationale (CPI) poursuive et condamne les auteurs des atrocités, mais cela ne suffirait pas. Le gouvernement Zelensky souhaite aussi qu’un tribunal spécial soit mis sur pied, pour des matières que la CPI ne peut couvrir.

« Comme la CPI ne peut couvrir les crimes d’agression (d’un pays contre un autre), il faut un tribunal spécial », a plaidé M. Nikolenko.

Le Canada n’a pas encore de position officielle sur cet enjeu de création d’un nouveau tribunal, mais soulève des réserves.

« Nous continuons à examiner cette proposition », a dit un officiel des affaires étrangères au cours d’un briefing technique.

« Il y a des obstacles pratiques et juridiques », a-t-il poursuivi en précisant que les échanges se poursuivent avec les autres partenaires du G7 sur ce point précis.

« Il y a un certain scepticisme sur la faisabilité de la chose. »

En date d’octobre, plus d’une quarantaine de pays s’étaient adressés à la CPI pour qu’elle se penche sur les crimes commis en Ukraine, a indiqué Mme Lamensch.

Des États tels que l’Allemagne, la Suède, la France et le Royaume-Uni ont ouvert des enquêtes et dépêché des enquêteurs sur le terrain en Ukraine pour recueillir des éléments de preuve.

Des experts et des élus ont également fondé le Global Parliamentary Alliance Against Atrocity Crimes (GPAAAC) pour mieux s’opposer aux crimes allégués de l’armée russe et pour traduire les responsables potentiels en justice.



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