Des missiles «de fabrication russe» frappent la Pologne, semant l’inquiétude

Le chef du Bureau de la sécurité nationale, Jacek Siewiersk (gauche), et le porte-parole du gouvernement polonais, Piotr Muller, font une déclaration après une réunion de crise du Bureau de la sécurité nationale, à Varsovie, le 15 novembre 2022.
Janek Skarzynski Agence France-Presse Le chef du Bureau de la sécurité nationale, Jacek Siewiersk (gauche), et le porte-parole du gouvernement polonais, Piotr Muller, font une déclaration après une réunion de crise du Bureau de la sécurité nationale, à Varsovie, le 15 novembre 2022.

La guerre en Ukraine a franchi un point « inquiétant », mardi, lorsque des missiles, qui auraient été fabriqués en Russie, ont frappé deux bâtiments résidentiels en Pologne, un pays membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), estiment trois experts consultés par Le Devoir. Ceux-ci tempèrent toutefois leurs propos : une escalade du conflit hors des frontières de l’Ukraine reste peu probable.

Les dirigeants de plusieurs pays membres du G7 et de l’OTAN, dont le premier ministre canadien, Justin Trudeau, et son homologue américain, Joe Biden, se sont d’ailleurs rencontrés d’urgence à ce sujet mercredi, à Bali, où se déroule ces jours-ci le G20. L’OTAN a elle aussi annoncé, mardi soir, la tenue d’une « réunion d’urgence » de ses ambassadeurs pour faire le point mercredi matin sur le bombardement survenu en Pologne.

Varsovie a d’ailleurs affirmé mardi que le projectile qui a frappé son territoire était « très probablement de fabrication russe », ce qu’une enquête en cours devrait permettre de confirmer. M. Biden a pour sa part affirmé qu’il était « improbable » que le missile ait été tiré à partir de la Russie. « Il y a de l’information préliminaire qui dément ça », a-t-il dit à Bali, tout en précisant préférer attendre la fin de l’enquête sur cette affaire avant de confirmer cette information. En attendant, l’armée est en état d’alerte en Pologne.

« C’est peut-être un message envoyé aux pays membres de l’OTAN, comme quoi la Russie est prête à élargir le front et à aller jusqu’au bout dans ce conflit », analyse Pierre Jolicoeur, vice-recteur associé à la recherche au Collège militaire royal du Canada et spécialiste de la Russie, en entrevue au Devoir.

« Il y a matière à s’inquiéter », opine aussi Éric Ouellet, spécialiste de la sociologie militaire et professeur au Collège des Forces canadiennes de Toronto, qui voit là « un risque de glissement » du conflit ukrainien en dehors des frontières du pays. Un risque qui est toutefois faible, la Russie et l’Occident n’ayant aucun intérêt à ce que le conflit devienne une « troisième guerre mondiale ».

Photo: Les bombardements russes forcent régulièrement les Ukrainiens à se réfugier dans des abris. Efrem Lukatsky Associated Press

Moscou a d’ailleurs nié en bloc, mardi, les allégations de Kiev selon lesquelles la Russie serait responsable des missiles qui ont frappé deux bâtiments résidentiels situés près du village polonais de Przewodów, non loin de la frontière avec l’Ukraine, entraînant la mort d’au moins deux personnes. Sur Telegram, le ministère russe a qualifié de « provocations » visant à « créer une escalade de la situation » les informations véhiculées par des médias polonais et des responsables officiels.

« Aucune frappe n’a été menée sur des objectifs proches de la frontière ukraino-polonaise » par l’armée russe, a affirmé le ministère de la Défense. Une affirmation qui entre en droite ligne avec la propagande à laquelle la Russie a habitué l’Occident dans les derniers mois, constate le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Charles-Philippe David.

« Je serais extrêmement surpris que ce soit autre chose que des missiles russes faits en Russie [qui aient explosé en Pologne] », évoque M. David. Selon l’expert, le scénario le plus probable est celui d’une « bévue » commise par la Russie. Elle aurait accidentellement bombardé la Pologne, mardi, dans le cadre de ses nombreuses frappes en Ukraine, qui ont entraîné des pannes d’électricité majeures dans le pays ainsi qu’en Moldavie. Le scénario d’un acte « intentionnel » de Moscou demeure cependant possible.

« Si ce deuxième scénario se confirmait, ce serait, à ce moment-là, très grave, très sérieux. Et si la Russie ne s’excusait pas, il y aurait des conséquences », relève Charles-Philippe David. Dans tous les cas, « attendons un peu avant de sauter aux conclusions, recommande l’expert. On ne veut pas provoquer d’escalade. »

Davantage de sanctions

L’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord stipule que si un État membre est victime d’une attaque armée, les autres considéreront cet acte de violence comme une attaque armée dirigée contre l’ensemble des membres et prendront les mesures jugées nécessaires pour venir en aide au pays attaqué.

Les experts consultés par Le Devoir jugent toutefois improbable que cet article soit invoqué, ce qui pourrait alors mener à un élargissement du conflit armé à l’extérieur des frontières de l’Ukraine. L’Occident pourrait toutefois décider d’appliquer davantage de sanctions diplomatiques à la Russie, tandis que l’OTAN pourrait augmenter sa présence militaire dans ses pays membres de l’Europe de l’Est. Actuellement, ce sont quelque 10 000 soldats américains qui sont basés en Pologne, qui est membre de l’OTAN depuis 1999.

« On peut tenter d’isoler la Russie davantage » sans prendre de moyens militaires, explique Pierre Jolicoeur.

Cette situation inédite dans le conflit survient d’ailleurs dans un contexte où la Russie accumule les échecs militaires en Ukraine. Après avoir tardé à réaliser des gains dans l’est du pays ces derniers mois, la libération de Kherson dans les derniers jours — la seule capitale provinciale dont Moscou s’était emparé — a déclenché des jours de fête en Ukraine et a permis aux familles d’être réunies pour la première fois depuis des mois.

« Avec les gains incroyables que font les Ukrainiens, il est clair qu’on est dans une situation très volatile parce qu’il m’apparaît évident que la Russie ne lâchera pas le morceau », relève Charles-Philippe David, qui se demande comment Moscou pourrait réussir éventuellement à se sortir de cette « débandade ». « Il est clair que la Russie n’est pas capable de prendre le contrôle de l’Ukraine et ne sera pas capable de maintenir le contrôle de l’Ukraine à terme », analyse l’expert. En même temps, ajoute-t-il, il est difficile d’envisager que le président russe, Vladimir Poutine, sera un jour ouvert à la tenue de négociations de paix pour mettre fin à ce conflit qui s’enlise.

Avec La Presse canadienne et l’Agence France-Presse



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