L’enjeu des migrants en détresse en Méditerranée fait ressurgir la crise entre Paris et Rome

Des migrants à bord de l’Ocean Viking, au large de l’Italie, le 6 novembre.
Vincenzo Circosta Agence France-Presse Des migrants à bord de l’Ocean Viking, au large de l’Italie, le 6 novembre.

Quatre ans après la crise de l’Aquarius, un bateau de migrants en détresse dont le sort avait enflammé les relations entre l’Italie et la France, Paris et Rome s’écharpent de nouveau sur la question migratoire sur fond d’arrière-pensées politiques.

Le bras de fer s’est noué autour de l’Ocean Viking, navire humanitaire de l’ONG SOS Méditerranée bloqué en mer avec 234 migrants à bord et que Rome refuse de laisser accoster, une attitude jugée « inacceptable » par Paris.

Si le scénario ressemble trait pour trait à l’affaire de l’Aquarius, ancien navire de SOS Méditerranée, qui avait fini par accoster en Espagne après une épopée de plusieurs jours et une crise diplomatique entre l’Italie et la France, le contexte est cette fois différent.

La crise intervient à peine trois semaines après la formation du gouvernement italien le plus à droite de l’après-guerre, dominé par le parti post-fasciste de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, qui a mis de facto fin à une période d’âge d’or marquée par l’amitié entre Emmanuel Macron et l’ancien président du Conseil Mario Draghi.

La coalition de Mme Meloni comprend notamment la Ligue de Matteo Salvini, parti principalement construit sur une rhétorique antimigrants. Actuel ministre des Transports, M. Salvini fait l’objet de poursuites pour avoir bloqué des migrants en mer en 2019 quand il était ministre de l’Intérieur.

La crise de l’Ocean Viking « concerne d’abord les équilibres internes au gouvernement Meloni », analyse Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, estimant que la Ligue de Salvini veut « survivre aux tentations hégémoniques de Meloni et donner des signes à son électorat ».

Côté français, la crise donne l’occasion à Paris de se positionner dans un registre « humaniste », en accueillant éventuellement le navire — une hypothèse présentée comme acquise par l’Italie, mais non confirmée par la France — et en fustigeant le « comportement inacceptable » de Rome, « contraire au droit de la mer et à l’esprit de solidarité européenne ».

« L’Italie veut apparaître comme dure et inflexible, la France comme humaniste. Ça sert les intérêts de chacun », analyse M. Gressani, relevant que la présidente du Conseil italien ne s’est pas exprimée en personne jusqu’à présent et « laisse les durs parler ».

Jean-Pierre Darnis, professeur à l’université de Nice et à Rome, envisage la possibilité d’un « accord pragmatique » : l’accueil en France du navire, « ce qui serait apprécié et démonterait une partie du sentiment anti-français en Italie ».

Solidarité européenne

 

L’Italie, depuis longtemps en première ligne face aux arrivées de migrants, accueille chaque année des dizaines de milliers de personnes ayant entrepris la traversée méditerranéenne, la plus meurtrière du monde.

Elle fustige régulièrement le manque de solidarité européenne. Le chef de la diplomatie italienne Antonio Tajani a clairement fait savoir mercredi que la crise actuelle était un message envoyé à l’Europe et que son gouvernement soulèverait la question lors d’un Conseil des ministres de l’Union européenne (UE), la semaine prochaine.

« La France est consciente des difficultés pour les pays de premier accueil. On comprend les Italiens, c’est un sujet qu’on a avec eux depuis plusieurs années, mais nous ne sommes plus en 2018, les choses ont changé », insiste une source française proche du dossier.

« Il y a aujourd’hui plus de pays en situation de premier accueil », dit-il, citant la Lettonie pour les réfugiés biélorusses et la Pologne pour les Ukrainiens. « Et au niveau institutionnel, la situation n’est pas bloquée comme en 2018, nous avons le pacte sur les migrations », ajoute cette source.

Sous la présidence française de l’Union européenne (UE), les ministres chargés des Migrations ont créé un mécanisme volontaire de relocalisation à partir des pays de première réception vers les autres pays européens. Mais en septembre, la Grèce, autre pays en première ligne, a déploré le « manque de volonté » de ses partenaires.

« C’est un mécanisme qu’on peut améliorer, mais il existe et prévoit des engagements de solidarité les uns envers les autres », insiste la source française.

Qui tend également à minimiser la crise franco-italienne : le gouvernement Meloni « vient d’arriver, les équipes ne sont pas encore toutes constituées, on cherche les canaux de discussion… Cela devrait se mettre en route, l’important est de continuer à se parler ».

« Il n’y a pas un intérêt véritable à un divorce », renchérit M. Darnis.

Mercredi, la Commission européenne a appelé au « débarquement immédiat au port sûr le plus proche » de tous les migrants de l’Ocean Viking, « pour éviter une tragédie humanitaire ».

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