La Russie subit un revers majeur à Kherson

L’enlisement russe en Ukraine se poursuit. Le régime de Vladimir Poutine a annoncé mercredi le retrait de ses troupes de Kherson, au sud du pays, la seule capitale régionale qu’il avait conquise depuis le début de la guerre. Il s’agit d’un autre revers majeur pour Moscou, qui avait déjà été contraint en septembre d’abandonner la région de Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine.

« Cette annonce est inédite, puisque c’est la première fois depuis le début de la guerre que les Russes se retirent eux-mêmes d’une ville conquise, sans que l’armée ukrainienne les force à le faire », soutient Charles-Philippe David, professeur de science politique et fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

C’est le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, qui a fait l’annonce du retrait lors d’une réunion télévisée mercredi. À ses côtés, le général Sergueï Sourovikine a ajouté : « Je comprends que c’est une décision difficile, mais ainsi nous préserverons les vies importantes de nos militaires. »

Vladimir Poutine avait ordonné le 21 septembre dernier la mobilisation de quelque 300 000 réservistes pour consolider les forces russes. Des dizaines de milliers d’entre eux sont déjà dans des zones de combat. Leur mobilisation avait été ordonnée un peu plus d’une semaine après que l’Ukraine eut affirmé avoir reconquis 6000 km de territoire aux Russes autour de Kharkiv et Donetsk.

Kherson, un lieu clé

La région de Kherson est un emplacement stratégique, explique le professeur David. « C’est l’une des villes les plus importantes de l’Ukraine. Elle peut servir de porte d’entrée à la Crimée occupée par les Russes, au bord du fleuve Dniepr. »

Toutefois, « on est dans une guerre d’attrition : il ne faut pas exagérer le sens de chaque événement comme celui-ci », modère quant à lui Julian Spencer-Churchill, professeur de science politique à l’Université Concordia et spécialiste de stratégie militaire.

Malgré l’importance indéniable de la ville de Kherson, les forces russes n’avaient plus d’intérêt à y rester, croit-il, notamment sur le plan purement politique : « La Russie croyait que la majorité de la population de Kherson serait en sa faveur, mais ses politiques n’ont jamais été [bien] reçues dans la région, au nord du Dniepr. »

Par ailleurs, d’un point de vue militaire, ce retrait « devrait aider la Russie à redéployer ses troupes à l’est du Dniepr et au sud de Zaporijjia », affirme l’expert. M. David est aussi de cet avis : « Déjà affaiblis, les Russes n’auraient pas pu permettre à l’Ukraine d’ouvrir une brèche dans la région, et qui sait, d’avancer jusqu’en Crimée. Ils devaient solidifier cette zone entre le Dniepr et la Crimée. »

Un piège tendu par la Russie ?

L’annonce du retrait russe a été accueillie avec circonspection par Kiev, qui soupçonne depuis plusieurs semaines Moscou de vouloir attirer ses troupes dans une difficile bataille urbaine.

« Nous ne voyons aucun signe que la Russie quitte Kherson sans combattre. Une partie des [troupes] russes est maintenue dans la ville », a ainsi déclaré un conseiller de la présidence ukrainienne, Mykhaïlo Podoliak. « L’Ukraine libère des territoires sur la base de données de renseignement, et non de déclarations télévisées mises en scène », a-t-il ajouté.

Plusieurs observateurs et citoyens ukrainiens craignent donc que Moscou ait tendu un piège à l’armée de Volodymyr Zelensky. Selon M. David, cela « n’est pas impossible », bien qu’il comprenne les raisons évoquées par l’armée russe pour se retirer de Kherson.

« Stratégiquement, c’est à l’avantage de la Russie que les gens ont l’impression que Moscou a voulu tendre un piège à l’Ukraine, mais ce n’est pas la vraie raison de leur annonce », soutient quant à lui M. Spencer-Churchill. « Moscou ne pouvait tout simplement plus tenir sur le terrain », précise-t-il.

115 000 habitants déplacés

Le général Sourovikine a aussi annoncé mercredi que les autorités d’occupation avaient procédé ces dernières semaines à l’« évacuation » de 115 000 personnes de la rive droite du Dniepr (du côté de Kherson) vers la rive gauche. L’Ukraine a dénoncé ces déplacements de population, les qualifiant de « déportation ».

Depuis l’annexion annoncée fin septembre, Moscou considère Kherson comme faisant partie de son territoire national. Ce déplacement de population s’inscrit alors comme une ultime tentative de consolider des forces pro-russes dans la région.

Selon M. Spencer-Churchill, ce secteur n’a pas fini d’être le théâtre de violents affrontements. Il affirme d’ailleurs que les 300 000 réservistes appelés par la Russie ne devraient pas changer l’issue de la guerre. « Ces personnes ne pourront pas se battre si elles n’ont pas l’équipement et qu’elles n’ont pas été entraînées », dit-il.

« On est arrivé au huitième mois de la guerre, et l’Ukraine commence à peine à mobiliser toute son économie », rappelle le professeur, qui estime que l’armée ukrainienne est prête à « aller jusqu’au bout ». M. David abonde dans ce sens : « On entre dans une période qui sera très difficile pour la Russie. »

Avec l’Agence France-Presse

À voir en vidéo