«Le plus dur, c’est quand on recueille des restes appartenant à des enfants»

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir La morgue de Visoko

La guerre déclenchée en 1992 dans l’ancienne République yougoslave a fait plus de 32 000 disparus, dont la majorité ont été retrouvés à ce jour. Mais l’omerta et le climat politique en Bosnie empêchent des milliers de familles de faire leur deuil.

Des murs de cette pièce suinte une humidité sépulcrale. Ils renferment un décor qui prend lui aussi à la gorge, aussitôt le seuil franchi : quatorze tables métalliques pour quatorze amas d’ossements, disposés sous le faisceau de néons. Colonnes vertébrales. Doigts. Côtes. Mâchoires. Bassins. Crânes perforés laissant penser à des exécutions sommaires. La morgue de Visoko recèle, depuis près de trente ans, des bribes de la tragédie qui a fauché la vie à 100 000 personnes en Bosnie-Herzégovine. C’est là, dans cette localité discrète non loin de Sarajevo, qu’est situé l’un des trois laboratoires du pays destinés à établir l’identité des restes humains exhumés après la guerre déclenchée en 1992.

C’est le hangar des dépouilles inconnues, dont on tente de lever l’anonymat. En cette matinée fraîche de septembre, derrière la façade grisâtre de la morgue, s’alignent les ossements brunis par le temps passé sous terre. Exhumés récemment, à l’été 2022, d’une fosse commune à proximité de la capitale bosnienne. Tous appartiennent à des civils, issus d’un même village, selon Kenan Karavdić, le directeur de la morgue de Visoko. Ici, chacun des ossements est numéroté à destination du bureau du procureur de Bosnie-Herzégovine. Là, pointe l’homme dans son costume gris, l’échantillon d’un fémur a justement été prélevé avec minutie afin d’en extirper la moelle osseuse et son code génétique.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Dossiers de personnes retrouvées, à l’Institut des personnes disparues de Bosnie-Herzégovine

Ce n’est qu’au début des années 2000 que le dépistage génétique s’est imposé en Bosnie pour identifier les morts, ce à quoi s’attelle la Commission internationale pour les personnes disparues (ICMP). Une fois l’ADN retrouvé, les proches découvrent les ossements de celui ou celle qui fut un mari ou une épouse, un frère, une soeur, un fils ou une fille… « Ce sont les familles qui décideront ensuite où sera située la sépulture du défunt », dit le soixantenaire à la mine grave et aux yeux doux. Ingénieur civil de formation, il travaille depuis 2003 à la morgue de Visoko. « Le plus dur, ce sont les situations où l’on recueille des restes appartenant à des enfants, parfois âgés de deux mois. Les médecins légistes se sont déjà mis à pleurer. »

Des familles décimées

 

Une autre pièce adjacente, celle-là éclairée par une lumière blafarde, renferme les mystères de la morgue de Visoko. Placés dans des sacs scellés, ils s’entassent sur des étagères jusqu’au fond du couloir : des corps, entiers ou partiels, dont l’identité demeure inconnue à ce jour. Rien qu’ici, à Visoko, il y en aurait quelque 700, venant des quatre coins de la Bosnie. Le pays compterait à lui seul les restes de 1600 individus non identifiés. Des identités introuvables qui s’expliqueraient par le fait que l’ADN isolé ne coïncide avec aucun des échantillons de la base de données des proches de personnes officiellement disparues. C’est que des familles au complet ont pu être décimées pendant la guerre, plongeant dans l’anonymat des centaines de dépouilles.

L’identification génétique est tout aussi cruciale que la recherche, en amont, des charniers. C’est l’Institut des personnes disparues de Bosnie-Herzégovine qui s’y attelle. Dans l’un des locaux de cette institution étatique — créée en 2005 sous l’impulsion de la ICMP, on retrouve des milliers de dossiers triés dans des classeurs : chacun révèle l’identité d’une des personnes retrouvées au fil des dernières années. Vingt-sept ans après la guerre, soldée par les accords de Dayton en décembre 1995, près de 80 % des quelque 32 000 personnes portées disparues ont été identifiées. C’est l’un des plus hauts taux au monde parmi les pays marqués par un conflit.

La collecte d’informations peut se faire en ligne, sur le site Internet de l’Institut, y compris de manière anonyme, indique sa porte-parole, Emza Fazlić, que Le Devoir a rencontrée à Sarajevo. « Mais c’est la méthode du détective à l’ancienne qui donne le plus de résultats ; celle d’aller à la rencontre des gens, de village en village. Il y a toujours quelqu’un qui a entendu ou vu quelque chose. » Les ossements d’une seule et même personne sont parfois retrouvés dans plusieurs charniers épars. « Il y a des cas où des familles ne veulent pas signer l’attestation d’identification de leur proche, car elles attendent d’avoir plus qu’un bout d’ossement », relate Emza Fazlić.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Emza Fazlić, porte-parole de l’Institut

La recherche des disparus ne se fait jamais en fonction d’un quelconque critère ethnoconfessionnel, insiste cette Sarajévienne de 40 ans. Même si le peuple bosniaque compte le plus de morts parmi les civils, des victimes croates et serbes sont aussi exhumées.

Des fouilles semées d’obstacles

En Bosnie, les restes de plus de 7500 individus sont toujours enfouis quelque part. Soit plus de la moitié des 11 000 individus toujours recherchés sur l’ensemble du territoire de l’ex-Yougoslavie. Les lieux de fouille, dont une bonne partie se concentre dans l’est du pays, sont aussi divers que les obstacles auxquels se butent les enquêteurs. On exhume jusqu’à une centaine de dépouilles par an, un bilan qui n’a cessé de diminuer ces dernières années. « Avant, neuf fouilles sur dix étaient couronnées de succès. Aujourd’hui, c’est l’inverse », dit Mme Fazlić.

Le temps qui passe joue en défaveur de la police scientifique. « Les familles de disparus meurent, et les témoins aussi. Des témoins ne sont plus en mesure de reconnaître la région, la mémoire peut faire défaut. Le terrain, lui aussi, change. Ce qui était un champ il y a trente ans peut être devenu une forêt. » Un territoire qui comporte aussi son lot de dangers, puisque la Bosnie compte toujours près de 180 000 mines antipersonnel sous terre n’ayant jamais explosé.

Politique, l’enjeu l’est aussi. Les activités de l’Institut, regrette la porte-parole, sont contrariées par la « difficile » collaboration avec les autorités de la Republika Srpska (République serbe de Bosnie), l’une des deux entités régionales créées par les accords de paix, et le manque de moyens octroyés par l’État.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir La dépouille d’une victime

Mais dans un pays où le devoir de mémoire piétine, l’omerta plombe d’autant plus la recherche des disparus, minant toute perspective de deuil et de réconciliation. « Beaucoup des gens qui ont en leur possession des informations sur l’emplacement de fosses décident de garder le silence. Et nous estimons que c’est dû au climat politique de ce pays, où le négationnisme et la glorification des criminels de guerre les encouragent à se taire. » Le massacre de Srebrenica, pourtant reconnu comme un génocide par la justice internationale, est qualité de « mythe » en Republika Srpska, aussi bien chez les élites au pouvoir que dans la population. « Il existe en outre la peur de représailles et celle d’être considéré comme un traître si l’on passe aux aveux. »

Or, certains décident de sortir du mutisme. Parfois, c’est au seuil de la mort que l’on se confie. Avec cette même volonté de libérer sa conscience, de « se délivrer des cauchemars ». « Toute révélation apporte du soulagement à soi-même, mais aussi aux familles de victimes, affirme Emza Fazlić. Elles sont dans l’attente permanente du moment où ils trouveront les restes humains. » Elles restent prisonnières du passé, sans possibilité d’avenir. Un peu à l’image de la Bosnie, paralysée par un après-guerre fait de division et de rancoeur.

Avec Ermina Aljičević

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.



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