«Je ne ressens plus rien»

«Quand la guerre a commencé, j’étais bouleversée. Quand la mobilisation a été décrétée, j’étais terriblement anxieuse pour mon mari. Et maintenant, je n’ai plus d’émotions. Absolument plus rien», confie Ekaterina.
Illustration: Sophie Casson «Quand la guerre a commencé, j’étais bouleversée. Quand la mobilisation a été décrétée, j’étais terriblement anxieuse pour mon mari. Et maintenant, je n’ai plus d’émotions. Absolument plus rien», confie Ekaterina.

Ils se sont opposés à la guerre pendant des mois. Ils ont protesté, publiquement parfois, en privé souvent. Par milliers, ils ont été emprisonnés. Et maintenant, ils fuient massivement leur pays. Depuis l’appel à la mobilisation lancé par le président Poutine le 21 septembre, quelque 700 000 Russes en âge de combattre auraient quitté la contrée des tsars. Le Devoir s’est entretenu avec quelques-uns d’entre eux. Deuxième portrait d’une série de quatre.

Ce ne sont pas que des hommes qui fuient la Russie. Des femmes aussi tournent le dos à leur pays, pour un moment ou pour de bon. Pour suivre leur mari ou leurs idéaux. Et souvent, pour les deux. C’est notamment le cas d’Ekaterina, qui a quitté la Russie à la fin septembre pour trouver refuge à Istanbul, avant de se rendre en Israël, où elle espère s’installer avec son mari, un réserviste de l’armée russe.

Un exode qui ne se fait pas sans douleur. « En ce moment, je ne ressens plus rien », lâche la jeune femme de 20 ans, jointe dans l’appartement Airbnb que le couple loue dans la capitale turque.

« Ce qu’une personne dans ma situation pourrait ressentir, je l’ai déjà ressenti, dit-elle. Quand la guerre a commencé, j’étais bouleversée. Quand la mobilisation a été décrétée, j’étais terriblement anxieuse pour mon mari. Et maintenant, je n’ai plus d’émotions. Absolument plus rien. »

Lorsqu’ils ont entendu l’appel à la mobilisation lancé le 21 septembre, Ekaterina et son mari ont rapidement décidé de fuir la Russie. Mais surtout, de quitter immédiatement leur logement de Moscou. « Si tu restes à l’adresse où tu es enregistré par les autorités, des agents de police ou de l’armée peuvent venir te remettre ta lettre de mobilisation [qu’ils doivent te donner en mains propres], explique-t-elle. Et si tu la reçois, tu es dans le trouble. »

Le choix a été limpide et sans équivoque pour le couple. « Il n’était absolument pas question que mon mari parte à la guerre. C’était la seule décision raisonnable à prendre », lance la jeune femme avec aplomb.

Après s’être réfugié pendant quelques jours chez les parents d’Ekaterina, son mari a pris la route pour rejoindre Saint-Pétersbourg en voiture. De là, il est monté à bord d’un autobus avec un ami pour traverser la frontière finlandaise et atteindre Helsinki. « Tout s’est bien passé. Ils n’ont pas eu de difficultés », rapporte la jeune femme, mariée en janvier dernier, alors qu’elle était étudiante en histoire.

Dès le lendemain, Ekaterina a quitté la Russie en avion pour se rendre à Istanbul. « Pour les femmes, c’est plus sécuritaire d’acheter un billet d’avion », indique-t-elle, en se disant bien consciente de faire partie d’une classe de privilégiés qui ont les moyens de sortir du pays en sécurité. « Pour bien des gens, ce n’est pas si simple, se désole-t-elle. La bureaucratie est très lente pour la délivrance de passeports, et la plupart des gens en Russie n’ont pas de ressources financières. »

Le régime ne mène pas juste une guerre contre l’Ukraine en ce moment, il représente un danger direct pour les gens qui habitent la Russie et qui ne veulent pas lécher le cul de Poutine

Son mari est ensuite venu la rejoindre à Istanbul. Déjà, le couple prévoit reprendre la route vers d’autres inconnus. « On veut rester ici quelque temps et ensuite aller en Israël, où on souhaite obtenir la nationalité israélienne », indique Ekaterina, en précisant que son mari est de confession juive.

L’exil ou la prison

Pour la jeune femme, et pour bien d’autres Russes qui prennent ces jours-ci la décision de quitter le pays, l’exil ou la prison sont les deux seules options qu’il reste pour ceux qui refusent de se taire. « Le régime ne mène pas juste une guerre contre l’Ukraine en ce moment, il représente un danger direct pour les gens qui habitent la Russie et qui ne veulent pas lécher le cul de Poutine », lance avec défiance Ekaterina, qui a déjà été bénévole pour le parti de l’opposant politique Alexeï Navalny.

Sous le régime autocratique de Vladimir Poutine, qui se resserre sans arrêt, la population n’a plus aucun moyen efficace pour combattre le pouvoir en place, estime la jeune femme. « Oui, tu peux aller manifester, mais c’est dénué de tout sens, clame-t-elle. C’est protester pour protester. C’est juste pour ta crédibilité personnelle, mais politiquement, ça ne sert à rien. C’est te mettre en danger sans but. »

Avec pour conséquence qu’une partie de la jeunesse russe, souvent éduquée et bien nantie, fuit le pays ces jours-ci pour découvrir des horizons qu’elle espère plus lumineux. Un départ qui, pour Ekaterina, n’altère en rien la profondeur de son identité russe. « Qu’importent la politique et les crimes que les politiciens peuvent commettre, je me sentirai toujours Russe », assure-t-elle.

Avec Vlada Nebo



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