Dans un petit village breton, l’accueil de réfugiés sème la zizanie

Des migrants attendent sur le bord d’une route près du port de la Brittany Ferries, à Ouistreham. À quelques heures de là se trouve la ville de Callac, où un projet de «laboratoire» pour réfugiés soulève un tollé au sein de la population.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse Des migrants attendent sur le bord d’une route près du port de la Brittany Ferries, à Ouistreham. À quelques heures de là se trouve la ville de Callac, où un projet de «laboratoire» pour réfugiés soulève un tollé au sein de la population.

Même sous le crachin de septembre, il trône hardiment devant la mairie. Ce fier alezan sculpté dans le bronze et surnommé Naous est, depuis des décennies, le symbole de Callac, un ancien village de foire situé du coeur de cette Bretagne que l’on dit ici « bretonnante ». Dans ce pays de l’Argoat — le pays du « bois » par opposition à celui des côtes —, la légende dit que ce cheval de trait breton aurait fécondé des centaines de pouliches. Mais avec la fermeture des abattoirs, cette époque est aujourd’hui de l’histoire ancienne. Celui qui arrive de Guingamp par le petit train local le comprend dès qu’il se heurte à un hôtel de la gare entièrement placardé. Dans le centre-ville, une vitrine sur trois est vide.

« Ici, il n’y a plus rien, dit Michel Riou. C’est le désert. On est abandonnés de tout le monde. Et voilà qu’on veut nous envoyer des migrants. Comme si on n’avait pas assez de problèmes comme ça ! » C’est dans une petite maison proprette coincée entre un entrepôt de matériaux à l’abandon et un garage que Michel a pris sa retraite après avoir travaillé 42 ans à la carrière de Calanhel, où il a commencé comme ouvrier pour finir contremaître. Né dans le canton et ancien adjoint du maire, il est à l’origine du collectif « pour la défense de l’identité de Callac », formé contre la venue de familles de réfugiés.

« On n’a rien contre les réfugiés, on n’est pas racistes, dit Michel, mais on ne comprend pas pourquoi il y aurait des emplois pour les migrants, alors qu’il n’y en a pas pour nous. On rénove des maisons pour eux, mais les jeunes n’arrivent pas à s’en acheter une. Ici, il y a 18 % de chômage. On dit qu’on veut faire de Callac un laboratoire pour l’intégration des réfugiés. Je trouve ça assez méprisant pour les Callacois. Nous ne sommes pas des cobayes ! »

Le premier village Horizon

 

Rien ne va plus dans cette localité de 2 200 habitants depuis que, le 14 avril dernier, le maire a annoncé que sa commune avait été choisie pour accueillir le premier village Horizon de France. Il s’agit d’héberger durablement des réfugiés, de leur trouver un emploi et de les intégrer à la vie du village. Au début, le chiffre de 70 familles a circulé. Mais devant le tollé, on ne parle plus que de 70 personnes en tout. Et encore sur plusieurs années.

Depuis trois semaines, le débat est devenu national. « J’ai même reçu un coup de fil d’une journaliste du New York Times », dit une opposante au projet. Il faut dire que, quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron avait annoncé son intention de présenter un projet de loi afin de régionaliser l’immigration. Il s’agirait, dit le président, de répartir les migrants dans les « espaces ruraux, qui, eux, sont en train de perdre de la population » et où « les conditions de leur accueil seront bien meilleures que si nous les mettons dans des zones qui sont déjà densément peuplées, avec une concentration de problèmes économiques et sociaux massifs ».

De mémoire de Callacois, on n’avait jamais vu ça. Une pétition opposée au projet a déjà recueilli près 10 000 signatures, et la réunion publique prévue la semaine dernière a été annulée. Et pour cause, le 17 septembre, deux manifestations ont réuni plus de 400 personnes devant la mairie et sur la grande place du 9-avril-1944. Dans la première, largement composée de militants de la droite nationaliste (notamment du parti Reconquête d’Éric Zemmour), on brandissait des drapeaux français et bretons en clamant « On est chez nous ! » La seconde, appelée par les partis de gauche, regroupait des élus, mais aussi un contingent d’une cinquantaine de jeunes dits « antifascistes » qui a tenté de se rendre sur la place de la mairie pour en découdre. Entre les deux, des dizaines de CRS sont parvenus à éviter la casse.

Les Callacois, eux, ont observé tout ça de leur fenêtre. Selon les témoignages, à peine une trentaine d’habitants de la commune auraient manifesté contre le projet, et un peu moins pour. « Je ne sais plus quoi penser. Le sujet est trop polarisé. Il y a des familles qui ne se parlent plus », nous confie Régine Fercoq, présidente de l’association des commerçants. Après avoir exprimé sa « peur que Callac ne soit plus Callac », la propriétaire de la boutique de vêtements Armor ne veut plus parler à la presse. « Le sujet est devenu trop national. Il est trop polarisé. Je crains de me prononcer. Je risque de perdre de la clientèle. » Elle n’en dira pas plus.

Une occasion ?

Nul doute que, dans son hôtel particulier situé au pied de la tour Eiffel, Marie-France Cohen, qui a fait fortune dans les vêtements pour enfants avant de se lancer dans la philanthropie, ne se doutait pas qu’elle susciterait une telle colère. Déjà impliquée dans un projet scolaire à Madagascar et une ferme modèle au sud de Paris, c’est elle qui eut l’idée de créer des villages Horizon en France avec son Fonds de dotation Merci. Une idée née après qu’elle eut accueilli chez elle pendant 18 mois un jeune réfugié afghan. Son fils Benoît Cohen en a d’ailleurs fait un livre (Mohammad, ma mère et moi, Flammarion).

« On ne veut rien imposer à personne, dit Chloé Freoa, directrice générale du Fonds de dotation Merci. On veut créer avec les Callacois un avenir et une culture commune. Il faut considérer ces arrivées de population comme une occasion, et non pas comme un drame. » Véritable verrue au coeur du village, l’ancienne école Saint-Laurent qui a fermé dans les années 1980, après avoir été animée par les Frères de l’Instruction chrétienne, a déjà été achetée par la commune. Copie conforme de nos anciens séminaires, l’immeuble en pierre de taille devrait servir à loger des réfugiés, mais aussi être un centre communautaire.

Même si le taux de chômage à Callac est de 18 %, la Fondation dit avoir répertorié dans la commune 75 emplois disponibles, surtout dans les services à la personne et de la restauration. « Aujourd’hui, l’accueil des réfugiés dans les grandes villes n’est pas satisfaisant, dit Chloé Freoa. Ce n’est pas possible de redémarrer une vie dans ces conditions. Nous voulons créer un nouveau modèle, qui sera à l’avantage à la fois des réfugiés et de la commune. »

Dans son grand bureau, le maire, Jean-Yves Rolland, a les traits tirés. Il faut dire qu’on l’a traité de « collabo » et qu’on a menacé sa femme de viol. « Il faut qu’on se calme ! Ça ne peut pas continuer comme ça », dit-il. Récemment, la propriétaire d’une des maisons situées en face de l’ancienne école est entrée en pleurs dans son bureau. Dans une région où les maisons sont déjà parmi les moins chères de Bretagne, elle craignait de voir la sienne perdre toute sa valeur.

Agriculteur à la retraite, Jean-Yves Rolland a vu le nombre de fermes de sa commune passer de 145 dans les années 1980 à seulement 9 aujourd’hui. « Il ne s’agit pas de créer un ghetto, dit-il. On veut un habitat diffus. » Une famille pourrait par exemple occuper le logement au-dessus de la librairie qui était fermée et qui vient d’être rachetée par l’association.

À Callac, dit-il, les chômeurs sont souvent des femmes seules avec des enfants ou des gens proches de la retraite. C’est pourquoi certains emplois ne sont pas pourvus. « On me dit que les populations musulmanes sont difficiles à intégrer. Nous, on veut une diversité d’origines. La médiatisation de ce débat nous dépasse. Mais, chose certaine, il n’y aura pas de grand remplacement. »

« Apprendront-ils le breton ? »

L’immigration n’est pourtant pas tout à fait une chose nouvelle à Callac. La région s’enorgueillit d’avoir accueilli, dans les années 1930, des républicains espagnols chassés d’Espagne par Franco. C’était une époque de prospérité, rappellent les opposants, et surtout, ces réfugiés étaient catholiques et de culture latine. Rien à voir, disent-ils, avec les cinq familles arabo-musulmanes qui habitent déjà dans les HLM de la commune. On les voit parfois au Secours populaire et aux Restos du coeur. Elles vivent d’allocations sociales et « ne sont pas intégrées », reconnaît le maire.

« Comment voulez-vous qu’elles s’intègrent ? On ne les voit jamais à la boulangerie ou au café. Ce sont les hommes qui font les courses, et les petites filles de 12-13 ans portent déjà le voile », dit Danielle Le Men. Cette ancienne institutrice serait peut-être devenue québécoise si, un jour, son père ne l’avait pas empêchée de partir étudier au Québec. « J’avais déjà mon billet, mais il m’a fait rater l’avion. »

Il y a dix ans, elle est revenue à Callac pour se rapprocher de ses parents. « Même pour moi qui suis revenue après trente ans, ce n’est pas facile de s’intégrer. À l’école, il n’y a pas beaucoup de mixité sociale. J’ai enseigné à Nîmes dans des classes composées pour moitié de musulmans et je sais la difficulté que ça représente et les moyens que ça exige. Ici, de nombreux parents quittent déjà l’école publique pour se réfugier dans le privé. Qu’est-ce que ça sera demain ? On ferait mieux d’aider les jeunes à s’installer et à reprendre les fermes, par exemple. Sans compter qu’ici, nous avons une identité bretonne, une langue, des coutumes. Pensez-vous que ces réfugiés apprendront le breton ? »

Un débat national

 

Certains nationalistes bretons ont d’ailleurs pris position contre le projet. Ancienne tête de liste du Parti breton, Émile Granville a dénoncé « un nouveau laboratoire, un nouveau terrain de jeu pour des Parisiens qui ne savent plus quoi faire de leur argent ». Il estime qu’une commune comme Callac « devrait trouver ses forces en elle-même pour rester elle-même ». Le Parti breton, un petit parti autonomiste et centriste, a appelé à la tenue d’un référendum.

Aujourd’hui, le débat est devenu national. Même si l’on « parvenait à convaincre ces familles de s’installer en zone rurale, écrit la journaliste de L’Express Agnès Laurent, encore faudrait-il que les habitants de ces villages acceptent leur installation sans grincer des dents. On voit aujourd’hui, dans un certain nombre de petites villes paupérisées, dont les centres se sont vidés de leurs habitants historiques, le Rassemblement national faire des scores très élevés. »

Ancien bastion communiste, Callac ne fait pas exception. La commune a voté à 45 % en faveur de Marine Le Pen au second tour de la dernière présidentielle. « C’est typique des communes du centre de la Bretagne, dit Martin Vaugoude, du journal Le Télégramme. Même si nous sommes traditionnellement une terre de modération, le RN progresse régulièrement. Ça se joue souvent à peu de voix. »

Ici, « il y a plein de gens qui vivent dans la misère, dit Martine, qui a épousé un Callacois. Comment pourrait-on accueillir ces familles ? À moins qu’on en accueille une ou deux. Mais bon, ça n’a pas beaucoup de sens… »

Pendant que la pluie de septembre fait de la buée dans les vitres, le maire de Callac avoue que, s’il tenait un référendum aujourd’hui sur le sujet, il le perdrait. C’est pourquoi il veut attendre, dit-il, afin de permettre aux Callacois d’en discuter sereinement sans influences extérieures. « Tout ce tapage a vraiment fait peur aux gens. Il faut que les choses se calment et que le débat soit réservé aux Callacois. […] Mais si je sens à terme que la population est vraiment contre, on arrêtera. C’est tout. »

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