Fuir vers l’inconnu

«C’était clair pour moi que je n’irais pas me battre dans cette guerre qui est contre mes valeurs», fait valoir Pavel Zakharov.
Illustration: Sophie Casson «C’était clair pour moi que je n’irais pas me battre dans cette guerre qui est contre mes valeurs», fait valoir Pavel Zakharov.

Ils se sont opposés à la guerre pendant des mois. Ils ont protesté : publiquement parfois, en privé souvent. Par milliers ils ont été emprisonnés. Et maintenant, ils fuient massivement leur pays. Depuis l’appel à la mobilisation lancé par le président Poutine le 21 septembre, quelque 700 000 Russes en âge de combattre auraient quitté la contrée des tsars. Le Devoir s’est entretenu avec quelques-uns d’entre eux. Premier portrait d’une série de quatre.

« Tout s’est passé très, très vite », raconte Pavel Zakharov. Lorsque le président Poutine a pris la parole le 21 septembre pour décréter la mobilisation de 300 000 réservistes, le Russe de 30 ans se trouvait à son bureau à Krasnodar, dans le sud-ouest du pays. « J’ai quitté immédiatement mon travail, raconte-t-il à travers l’écran de son ordinateur. J’ai appelé ma copine pour qu’elle prépare mon bagage. Et le soir même, j’étais dans un autobus. »

Un périple vers l’inconnu qui l’a fait transiter par les républiques caucasiennes de Kabardino-Balkarie et d’Ossétie du Nord-Alanie, pour lui faire atteindre, près d’un millier de kilomètres plus loin, Tbilissi, la capitale de la Géorgie, d’où il s’est entretenu, cette semaine, avec Le Devoir. Une escale dans son exil qui le mènera, espère-t-il, jusqu’aux États-Unis dans les prochains jours.

« Je ne peux pas croire que tout ça se passe vraiment », lâche-t-il, en détaillant son trajet, effectué en autobus, en voiture et à pied, la peur au ventre et l’adrénaline dans le tapis. « Il faut toujours continuer à avancer. Tu ne sais pas quoi faire ou ce qui va se passer. La situation peut changer à tout moment. Et personne ne sait ce qui se passe », ajoute-t-il pour expliquer le désarroi qu’il a vécu.

Fuir

La décision de fuir la Russie a été prise dans l’urgence, mais elle avait été longuement mûrie, dit Pavel, qui a suivi une formation militaire à l’université, ce qui le rend admissible à la mobilisation décrétée par Poutine. « C’était clair pour moi que je n’irais pas me battre dans cette guerre qui est contre mes valeurs, souligne-t-il. Je m’oppose à cette guerre depuis le début. »

Le jour de son départ, Pavel avait réussi à acheter un billet d’autobus à destination d’Erevan, en Arménie. Mais les embûches, intrinsèques aux situations d’urgence, se sont multipliées sur le chemin. Dans les points de contrôle entre chaque région, la tension montait : les passeports étaient photographiés, les bagages fouillés. « Quand des agents me posaient des questions, je disais que je partais en vacances », explique-t-il.

Puis, la circulation est devenue de plus en plus dense, au point où des bouchons de circulation s’étirant sur plusieurs heures se sont formés. « La police [à la frontière de l’Ossétie] est venue nous dire qu’on ne traverserait pas, que tous ceux qui sont en âge d’être mobilisés ne seraient pas autorisés à continuer », rapporte-t-il. Après avoir défié la consigne et continué sa route pendant un moment, le chauffeur de bus a décidé de rebrousser chemin.

Pavel et d’autres ont alors décidé de poursuivre leur route à pied. Puis, tour à tour, des habitants de l’endroit ont accepté de les embarquer dans leur voiture en échange de montants allant de quelques centaines à plusieurs milliers de roubles. De l’argent comptant que le militant antiguerre avait sur lui. « J’avais sorti tout mon argent de la banque au premier jour de la guerre, explique-t-il. J’avais peur de ne plus y avoir accès après. »

Le dernier chauffeur qui a embarqué Pavel s’est élancé dans la voie opposée pour contourner le bouchon de circulation et le déposer directement au poste-frontière à la limite de la Géorgie. Le jeune homme a alors pu constater le chaos qui y régnait. « C’était fou. Il y avait tellement de monde. Des gens traversaient la frontière à vélo ou en trottinette avec de grandes valises », mentionne-t-il, en précisant qu’il est interdit, à cet endroit, de marcher pour atteindre la Géorgie.

Un autre bon Samaritain a alors accepté d’embarquer Pavel dans sa voiture pour franchir le poste-frontière. Le moment de vérité — à la fois tant attendu et redouté — est alors arrivé. Le douanier lui a posé les questions d’usage. « Je lui ai répondu que j’allais en vacances à Istanbul pour deux semaines et que j’avais une réservation d’hôtel », rapporte Pavel. Tout bonnement, le douanier a estampillé son passeport et l’a laissé passer. « J’étais tellement soulagé ! » lance le trentenaire en riant. S’il avait quitté Krasnodar plus tard, Pavel se dit convaincu qu’il n’aurait pas réussi à traverser la frontière. « Et maintenant, je suis comme un réfugié », lance-t-il, encore incrédule.

Poursuivre la route

 

Après avoir passé une nuit à l’hôtel à son arrivée à Tbilissi, Pavel est depuis hébergé par des résidents. Mais il ne se sent pas pour autant le bienvenu. « Il y a beaucoup de graffitis qui montrent des phrases comme “Les Russes, quittez notre pays” ou “Retournez chez vous”. Il y a aussi eu des manifestations contre les Russes. » Rappelons que la Russie a envahi militairement la Géorgie en 2008.

Sous peu, le jeune homme embarquera dans un avion à destination du Mexique. « Je vais ensuite passer la frontière américaine à pied à Tijuana pour demander l’asile politique », explique-t-il. Une voie que pourraient emprunter bien des Russes, après que la Maison-Blanche eut déclaré la semaine dernière que les États-Unis étaient ouverts à accueillir des dissidents russes comme réfugiés.

Comme dernière étape de son plan, Pavel prévoit se marier sur Zoom avec sa copine russe dans l’État de l’Utah, qui permet ce genre de cérémonie virtuelle. « Comme ça, elle pourra venir me rejoindre », espère-t-il. 

Le jeune homme — qui se désole de voir la culture russe être « annulée » à travers le monde (« regardez le nombre de personnes qui s’opposent à cette guerre ») — aspire déjà à retourner un jour dans la Russie qu’il chérit. « Mais pas avant que le régime devienne une démocratie, lâche-t-il. En ce moment, c’est extrêmement dangereux d’être en Russie pour quiconque ne soutient pas cette guerre ou s’oppose au gouvernement. »

Avec Vlada Nebo



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