Des annexions territoriales comme tournant dans le conflit

Dans la ville de Louhansk, des Ukrainiens écoutent le discours de Vladimir Poutine suivant sa décision d’annexer 20 % du territoire du pays, dont la région de Louhansk.
Associated Press Dans la ville de Louhansk, des Ukrainiens écoutent le discours de Vladimir Poutine suivant sa décision d’annexer 20 % du territoire du pays, dont la région de Louhansk.

Avec faste et arrogance. Vendredi matin, le président russe, Vladimir Poutine, a officialisé depuis Moscou l’annexion au sein de la Fédération de la Russie des quatre régions ukrainiennes sous occupation, Zaporijjia, Kherson, Louhansk et Donetsk, et ce, au terme d’une série de référendums, condamnés par la communauté internationale, aux résultats staliniens. La victoire du « oui », annoncée en grande pompe cette semaine, s’est jouée dans des proportions variant entre 87,05 % et 99,23 %.

Or, avec cette prise de possession d’un territoire équivalent, avec la Crimée déjà annexée en 2014, à la superficie combinée du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, l’homme fort du Kremlin cherche sans l’ombre d’un doute à donner un tournant dans une guerre d’invasion qui ne se déroule pas comme il l’avait souhaité. Un pari risqué qui, loin de rapprocher cette guerre d’une fin, pourrait aussi la faire basculer vers le pire. Décryptage.

À quoi servent les annexions ?

Initialement prévus en novembre, les « référendums » d’annexion ont été orchestrés dans l’urgence dans les derniers jours par le Kremlin, après les nombreuses pertes infligées à son armée par une contre-offensive ukrainienne qui a permis de libérer plusieurs villes occupées.

Par ces annexions, Vladimir Poutine vient donc de placer ces territoires ukrainiens sous la contrôle de la Russie, changeant ainsi le récit de sa guerre d’invasion qui, désormais, à ses yeux, va pouvoir être racontée comme une guerre d’agression de l’Ukraine et ses alliés contre l’intégrité territoriale de la Russie.

Ce déplacement de curseur permet à Moscou de justifier sa mobilisation partielle de réservistes visant à renflouer des effectifs militaires durement affaiblis par la résistance ukrainienne sur le champ de bataille depuis février dernier. Entre 48 000 et 53 000 hommes auraient perdu la vie. Elle vient également donner plus de poids à ses menaces d’utilisation de l’arme nucléaire, réaffirmées la semaine dernière. « La dissuasion nucléaire établit une utilisation de ces armes en dernier recours, précise, en entrevue au Devoir, le spécialiste en sécurité et en menace nucléaire Tom Sauer, professeur à l’Université d’Anvers, en Belgique. Ce dernier recours signifie une situation où les intérêts nationaux les plus élevés d’un pays sont en jeu, et donc qu’au moins une partie du territoire de l’État qui possède l’arme nucléaire est menacée. Cette annexion est donc une condition nécessaire pour Poutine afin de pouvoir justifier l’utilisation éventuelle d’armes nucléaires dans le futur. »

L’arme nucléaire plus probable ?

Face à Vladimir Poutine, le pire n’est jamais certain. Toutefois, « même si les armes nucléaires ont été conçues pour “sanctuariser” les territoires nationaux, d’un point de vue politique et symbolique, leur usage serait considéré comme la violation d’un “tabou” et constituerait un premier pas dangereux vers une forme de normalisation du recours à ces armes qui n’ont jusqu’ici été utilisées que par les États-Unis contre le Japon en 1945 », précise le politicologue Christophe Wasinski, de l’Université libre de Bruxelles (ULB), voisine du siège de l’OTAN, organisation de défense internationale qu’il connaît bien. Et cela place le chef du Kremlin sur un terrain miné.

« Il y a de fortes chances que Poutine n’utilise pas ces armes nucléaires, notamment parce que, ce faisant, il isolera davantage son pays, ajoute Tom Sauer. Des États plus neutres comme la Chine et l’Inde s’opposeront d’ailleurs à leur utilisation. »

Signe avant-coureur d’un tel détachement, mardi, Pékin a ajouté la voix de son ambassadeur au Conseil de sécurité de l’ONU au concert de contestations de la communauté internationale, en dénonçant l’annexion des territoires ukrainiens par Moscou et en appelant au respect de « l’intégrité territoriale de tous les pays ».

Par ailleurs, en août dernier, Kiev a mené des attaques au drone contre l’état-major de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol, sur la péninsule de Crimée, sous contrôle russe, sans entraîner une réaction spécifique du Kremlin.

La communauté internationale

 

Sur le plan du droit international, les référendums et les annexions légitimées vendredi par Moscou sont des violations claires des principes fondateurs de l’ONU sur la souveraineté des États et les règles de l’intégrité territoriale.

« Tous les États ont l’obligation de ne pas reconnaître ces changements de frontière, explique à l’autre bout du fil le spécialiste en droit international Vladyslav Lanovoy, professeur à l’Université Laval. Ils ne peuvent pas assister la Russie dans sa démarche, mais aussi doivent coopérer, par des moyens licites, pour s’opposer à ces annexions. » Cela n’implique pas forcément une entrée directe des Occidentaux dans le conflit, mais peut tenir dans une assistance offerte au gouvernement victime d’un vol de territoire pour défendre son intégrité territoriale.

« La réaction de l’ONU va devoir être claire », ajoute-t-il, en rappelant qu’en 2014, l’organisation internationale a adopté une résolution reconnaissant que la Crimée faisait bel et bien partie du territoire ukrainien. « Cela n’a rien changé, admet M. Lanovoy, car à l’époque, la communauté internationale a choisi la politique d’apaisement face à la Russie, créant ainsi une situation de “fait accompli” qu’il va falloir éviter ici. Si [cette communauté] avait réagi en 2014 comme elle l’a fait depuis février [et le début de la guerre en Ukraine], nous ne serions sans doute pas en train de parler de ce conflit aujourd’hui. »

Vendredi, l’OTAN et les pays du G7 ont à nouveau condamné ces annexions. Quant à l’Ukraine, elle a promis de ne pas céder face à l’agresseur. « Rien ne change pour l’Ukraine : nous continuons à libérer nos terres et notre peuple, en restaurant notre intégrité territoriale », a affirmé sur Twitter le ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba, en fustigeant le président russe, Vladimir Poutine, qui « tente de s’emparer de territoires qu’il ne contrôle même pas physiquement ».

Au même moment, Kiev a signé symboliquement la candidature de l’Ukraine en vue d’une adhésion accélérée à l’OTAN, mais a également envoyé un message clair à la Russie. « L’Ukraine ne négociera pas avec la Russie tant que Poutine est le président de la Fédération de Russie. Nous négocierons avec le nouveau président », a répété le président ukrainien, Volodymyr Zelensky.

Avec l’Agence France-Presse

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