Souvenirs de guerre de Sarajevo

Dragan Stevanovic, Serbe de nationalité, mais Sarajévien de coeur, a fait le choix de rester.
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Dragan Stevanovic, Serbe de nationalité, mais Sarajévien de coeur, a fait le choix de rester.

Ils étaient médecin ou combattants sans expérience. Leur existence a basculé à jamais lorsqu’est survenu le siège de Sarajevo. Portraits croisés.

Dragan Stevanovic

D’interne à médecin de guerre

 

Quand le siège de Sarajevo a commencé, au printemps 1992, Dragan Stevanovic travaillait comme interne à l’hôpital militaire de la capitale bosnienne. L’établissement où il était employé, situé à quelques encablures de la ligne de front, s’est vidé d’une grande partie de son personnel médical, à l’instar des 2500 médecins qui avaient fui la ville au début de la guerre. Lui, Serbe de nationalité, mais Sarajévien de coeur, a fait le choix de rester.

« Une croix rouge avait été disposée devant l’hôpital, mais l’agresseur n’en avait cure », raconte l’homme à la voix caverneuse, aujourd’hui retraité et membre du conseil municipal de Sarajevo. Les lits, s’entassant dans les couloirs ou les salles opératoires improvisées, se remplissaient à un train d’enfer. Le siège de Sarajevo a fait, au total, pas moins de 50 000 blessés, parmi lesquels le docteur Stevanovic lui-même : prothèse à la jambe et le pied boiteux, il déambule aujourd’hui avec ce qu’il appelle non sans humour une « démarche de coq ».

À l’hôpital, il manquait de tout — antibiotiques comme électricité —, mais certainement pas de solidarité entre collègues. « La stérilisation des instruments médicaux consistait, dans les premiers jours du siège, à les faire bouillir. Et à la fin de 1992, nous faisions des perfusions maison à l’hôpital. C’est une chance que personne n’ait été atteint de gangrène… »

Âgé de 36 ans à l’époque, Dragan Stevanovic, qui avait effectué son service militaire du temps de la Yougoslavie, est ensuite dépêché comme médecin de guerre dans l’armée bosnienne, au plus près du front et du sang. « Je formais aussi, sur le tas, des étudiants en médecine sortant à peine des écoles. Il fallait parfois tenter de sauver de jeunes hommes grièvement blessés dont les camarades attendaient un miracle, qui ne venait parfois pas… » Puis, lorsqu’il en vient à raconter l’histoire d’une petite fille qui a failli rendre l’âme, ses yeux s’embuent. « Elle est devenue avocate et vit depuis à l’étranger. »

Edina et Alija Suvalija

Soudés, de la paix à la guerre
 

Ils étaient tous les deux à l’aube de la vingtaine, avec la vie devant eux. Edina et Alija Suvalija venaient de se marier, le 15 février 1992. Un matin de mars, en se rendant au travail, Alija constate effaré que des Tchetniks, adeptes de la mouvance ultra-nationaliste serbe, ont érigé des barricades non loin. « Au lieu d’aller travailler, je suis allé m’acheter un fusil pour monter la garde devant chez moi. »

La guerre éclate à Sarajevo pour de bon quelques semaines plus tard, le 5 avril. À « 22 ans et demi », Alija s’enrôle alors au sein de la 105e brigade motorisée de l’armée bosnienne. « Les civils se sont organisés par eux-mêmes, pour assurer leur défense. Mais la peur de savoir que notre famille vivait non loin du front, lorsque nous y étions, était plus grande que celle de combattre. Lors d’une mission, nous avions appris qu’une femme enceinte venait d’être tuée dans mon voisinage. La nouvelle est tombée peu après : c’était la femme d’un compagnon d’unité. » Un étrange mélange de soulagement et de chagrin avait alors gagné Alija. Sa femme était aussi enceinte.

Photo: Charles-Frédérick Ouellet À «22 ans et demi», Alija Suvalija s’enrôle alors au sein de la 105e brigade motorisée de l’armée bosnienne.

Au foyer, la vie n’était pas plus rose pour Edina, qui évoque les hivers rudes sur fond de privation d’eau et d’électricité. « Nous avions un jardin qui nous permettait de récolter quelques fruits. Nous puisions notre eau aux sources, et récoltions celle de la pluie pour les toilettes et la vaisselle. Et tout ce qu’on trouvait, on le mettait au feu », racontent Edina et Alija Suvalija. Le premier de leurs deux enfants, Benjamin, est né le 9 octobre 1995, le jour où l’électricité a fait son retour dans Sarajevo.

Emir Zlatar

Combattant malgré lui
 

Il parle avec un soupçon de mélancolie dans la voix. « Même raconter cette période à mes enfants, c’est dur… » Emir Zlatar avait 17 ans, en 1992, quand les forces serbes ont lancé l’assaut sur Sarajevo. Avant cela, depuis plusieurs semaines déjà, il regardait « de temps à autre les informations à la télé. Il était impossible de détourner le regard des images qui se déroulaient à Visegrad ». La guerre faisait déjà rage en Bosnie orientale, sur fond de référendum quant à l’indépendance du pays.

« Un jour, dans la vieille ville de Sarajevo, j’ai vu mes copains, les mêmes avec qui je faisais du sport, porter des fusils en disant : “C’est la guerre en Bosnie, on doit se défendre.” » Sans avoir jamais fait de service militaire, Emir s’engage à son tour dans la défense territoriale, composée de volontaires civils, « par instinct de survie ». Des 25 membres de son groupe originel de jeunes combattants, la moitié a été décimée. Dont son meilleur ami. « C’est à ce moment-là que je me suis dit, naïvement, qu’on pouvait mourir. On s’habitue ensuite à ces morts soudaines », raconte l’homme dans la quarantaine, qui est aujourd’hui le secrétaire du Congrès des intellectuels bosniaques. « La population de Sarajevo a changé, beaucoup sont partis, d’autres s’y sont installés depuis. Mais ce vivre-ensemble a survécu, et avec mes amis serbes et croates restés ici, les relations sont restées aussi bonnes qu’avant. »

  

Avec Ermina Aljicevic

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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